Cinéma

Le mal selon Malick

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VieCachee-TerrenceMalick

© Iris Production

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Cet article est issu du numéro 135 de Philosophie magazine « Peut-on se mettre à la place des autres ? », en kiosque le 28 novembre 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Subir l’injustice plutôt que la commettre ? Telle est la question socratique qui anime Une vie cachée (en salles le 11 décembre), le dernier film de Terrence Malick. Le cinéaste y met en scène un fermier autrichien qui n'a que sa seule morale à opposer à la barbarie nazie, jusqu'au martyre.

« Si les choses ne vont pas aussi mal pour vous et pour moi qu’elles eussent pu aller, remercions-en pour une grande part ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes que personne ne visite plus. » Cette citation extraite du roman Middlemarch de George Eliot (1819-1880) clôt le film de Terrence Malick. Inspiré d’une histoire réelle, il retrace en trois heures la vie du fermier autrichien Franz Jägerstätter (1907-1943), condamné à mort pour ses idées, à 36 ans. Mêlant les plans contemplatifs à une réflexion sur nos décisions éthiques, le récit relève de la métaphysique : d’où viennent nos inclinations morales ? À quoi tient une prise de conscience ? Comment chercher le bien dans un monde qui va mal ? Filmant le silence des éléments et le travail de la terre, le cinéaste brosse un éloge de l’authenticité, qui n’est pas celle des identitaires. L’authenticité relève pour lui d’une forme de conviction, et l’identité d’une fidélité à soi. Emprisonné pour traîtrise, Jägerstätter choisit l’objection de conscience non par pacifisme mais par refus du nazisme. Abandonné par l’Église compromise et par ses pairs, il préfère « subir l’injustice plutôt que la commettre », selon la formule empruntée à Socrate. Emprisonné, il se sent libre car il a agi avec moralité. Pourtant, le réalisateur n’en fait pas un héros, plutôt un martyr dont la pure vertu confine à l’absurde. Sa foi indéfectible confère d’ailleurs au film une tonalité parfois franchement édifiante. Pourquoi s’obstiner, demande l’un de ses accusateurs, un Grand Inquisiteur à la Malick dans un échange sur le libre arbitre, puisque sa décision ne changera pas le cours de l’histoire ? C’est qu’il est des actes « non historiques » qui font l’histoire. La « philosophie du non » portée par ce Bartleby autrichien, cette « métaphysique négative », serait d’ailleurs devenue la seule possible après Auschwitz. Comme l’écrit Vincent Delecroix dans Non ! De l’esprit de révolte (Autrement, 2018), s’il faut alors « tourner la philosophie de l’affirmation à la négation, c’est paradoxalement qu’une certaine négation, terrible, liquidatrice, s’est souverainement emparée du monde et de l’homme ». 

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