Hors-série "Le mal"
Johann Chapoutot : le nazisme, un mal qui donne à penser
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Cet article est issu du Hors-série n°N° 37 de Philosophie magazine « Le Mal », en kiosque le 21 mars 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’historien Johann Chapoutot s’attache à dégager les conditions qui ont permis l’avènement du nazisme avec le concours de la population. Il rappelle que la mise en œuvre du projet hitlérien était articulée à une vision du réel et à un logos qui convoquaient science, histoire et anthropologie à leur profit.
Le Mal existe-il pour un historien – qui plus est, spécialiste du national-socialisme ?
Johann Chapoutot – Cette notion est inemployable pour l’historien qui peut seulement constater, de son point de vue de contemporain, que certaines actions sont mauvaises. Il peut ensuite essayer de voir ce qui, dans les catégories des acteurs, est bien ou mal. Cela n’implique pas un relativisme à tout crin : je pense que l’historien peut avoir des idées fermes et assez claires sur ce qui est bien et mal. Ensuite, quand il s’intéresse à une période donnée, il essaie de reconstituer l’univers mental des acteurs en voyant dans quelles coordonnées éthiques, théologiques, philosophiques, ils s’inscrivent. Le mal n’est donc pas un concept opérant, ou une catégorie heuristique 1, mais un objet pour l’historien.
Même pour qualifier la Shoah ?
Qualifier la Shoah de mal, c’est enfoncer une porte ouverte. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre pourquoi ces actes ne sont pas forcément apparus comme mauvais aux acteurs qui les perpétraient et comment pour des centaines de milliers de contemporains d’une autre époque ils ont pu apparaître légitimes, voire nécessaires. Sans rabattre ces actes dans la folie, la bestialité ou l’inhumanité.
Aujourd’hui, nous avons globalement, en Europe occidentale, une conception universaliste de l’humain, mais ce n’était majoritairement pas le cas avant 1945. Pour les nazis, l’universel n’existe pas. Leur monde, c’est celui du particularisme, qui est à la fois un fait et une norme qui doit être induite de ce fait. Si on n’obéit pas à cette norme qui est la loi même de la nature, on meurt – c’est d’ailleurs, affirment-ils, tout ce qu’attendent leurs ennemis, les partisans de l’universalisme et des droits de l’homme. Dans un tel discours, la norme morale et juridique s’arrête aux frontières de l’espèce, de la race.