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Le pari de l’unité

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Le pari de l’unité

 

© Hélène Builly/ Costume 3 Pièces pour PM

 

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Cet article est issu du numéro 57 de Philosophie magazine « 57 - mars 2012 », en kiosque le 23 février 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

S’appuyant sur une pensée métaphysique qui entremêle le réel et l’idéal, Jaurès entend mener la République vers le socialisme. Grâce à l’abandon du système capitaliste et à l’intervention de l’État, les classes se réconcilient et se donnent un avenir commun.

Réel et idéal

Homme politique et philosophe : impossible de séparer les deux chez Jaurès. Sa conception de l’action publique et du socialisme s’enracine dans la métaphysique qu’il a forgée. Dans sa thèse De la réalité du monde sensible, Jaurès soutient, comme le titre l’indique, que le monde existe objectivement. C’est une critique vigoureuse de l’idéalisme, notamment kantien – pour Kant, c’est à travers les formes de notre sensibilité et les catégories de notre entendement que nous saisissons le monde. À l’inverse, pour Jaurès, le réel (l’espace, le temps, les couleurs, tout ce qui est) existe indépendamment de nous, des consciences qui le perçoivent. Le point de départ de sa métaphysique est réaliste – si nous fermons les yeux, le dehors, le sensible sera toujours présent.

Cependant, il n’adopte pas une perspective matérialiste comme Marx (pour qui la matière prime : par exemple, la pensée est le produit du corps). Jaurès, lui, entremêle la conscience et le monde. Il y a pour lui un sens, une vérité latente dans la réalité. Autrement dit, idéal et réel ne sont pas séparés. L’idéal est contenu, en tant que possible, dans le réel ; il gît en lui comme un germe destiné à se développer, à se réaliser.

Cette tentative de concilier le réalisme et une certaine forme d’idéalisme se concrétise dans la manière dont Jaurès conçoit l’action politique. Son credo ? « Aller à l’idéal et comprendre le réel », comme il l’énonce dans son Discours à la jeunesse. Ne jurant que par l’idéal, Jaurès est très éloigné du froid réalisme politique, qui fait fi des valeurs universelles. Mais parce que pour lui, l’idéal est virtuellement réel, « compris » en lui, il ne verse pas non plus dans l’abstraction. Jaurès est le théoricien et le praticien d’un volontarisme politique, d’une utopie concrète, destiné à rendre réel l’idéal.

 

Pénétration

C’est le concept clé de la métaphysique jaurésienne, et il se transpose directement dans le domaine de la théorie politique. Le terme et le thème de la pénétration est d’inspiration stoïcienne : pour les stoïciens, le monde est une totalité harmonieuse, où tous les corps et tous les événements sont organiquement liés ; ils s’interpénètrent selon un plan rationnel préétabli, le Destin. Jaurès reprend cette idée d’un tout cohérent et unitaire : pour lui, « la réalité et la pensée ne font qu’un ». De même, Dieu n’est pas transcendant (comme c’est le cas du Dieu révélé des monothéismes), mais immanent au monde, présent en chacune de ses parcelles – panthéisme de Jaurès.

La pénétration universelle renvoie également à la manière dont les choses s’engendrent, conformément à une « méthode d’enveloppement et de développement ». Jaurès s’appuie ici sur la liaison aristotélicienne de l’acte et de la puissance : chez le philosophe grec, ce qui est correspond à l’actualisation d’une puissance. Prenons un exemple : l’arbre est en puissance (enveloppé) dans la graine, et, lorsque cet arbre a poussé, il est la graine en acte. Jaurès, également inspiré par la théorie de la préformation chez Leibniz – selon laquelle tout organisme est contenu intégralement, préformé dans son germe –, tire une thèse politique de ce dispositif métaphysique : le socialisme est en puissance dans la République ; réalisé, le socialisme sera la République en acte, « jusqu’au bout ». Socialisme et République sont imbriqués, compénétrés.

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