Métaphysique
Le pays des possibles. Entretien avec Frédéric Nef
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Cet article est issu du numéro 24 de Philosophie magazine « 24 - novembre 2008 », en kiosque le 30 octobre 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Auteur de Qu’est-ce que la métaphysique ? (Gallimard), Frédéric Nef, directeur d’études à l’EHESS, fustige le provincialisme de la pensée européenne. Il affirme que les États-Unis réinventent la métaphysique.
Philosophie magazine : Pourquoi la métaphysique, la réflexion sur la structure de l’univers, est-elle si vivante aux États-Unis, alors qu’elle a été constamment attaquée en Europe depuis plusieurs siècles ?
Frédéric Nef : Parce qu’aux États-Unis, la métaphysique n’est pas opposée à la logique. En Europe, s’intéresser à la logique suppose généralement que l’on s’interdit toute spéculation métaphysique. Or Charles Sanders Peirce (1839-1914) était à la fois un grand logicien et un métaphysicien réaliste, dans la lignée des médiévaux, un génie extrêmement systématique et encyclopédique.
Après quelques décennies d’éclipse, cette métaphysique a connu une nouvelle vigueur dans les années 1960, avec des penseurs comme Gustav Bergmann ou Roderick Chisholm, et elle est de plus en plus puissante aujourd’hui. Ce qui a tout changé, c’est la résurrection, chez des penseurs comme Saul Kripke (né en 1940), de la logique modale.
Celle-ci utilise les notions de « possible » et de « nécessaire », appelés opérateurs modaux. Pour comprendre, prenons un exemple : il aurait été possible que ce matin vous ayez raté votre métro et soyez arrivés en retard à notre rendez-vous. La teneur de notre entretien aurait sans doute été différente. Kripke, reprenant une célèbre formule de Leibniz (1646-1716), définit le possible comme la vérité dans au moins un monde possible – il existe un monde possible dans lequel vous seriez restés sur le quai, même si en réalité vous êtes montés dans la rame. Cette idée des mondes possibles a été développée par le plus grand philosophe systématique depuis Leibniz : David Lewis, mort il y a sept ans, et qui enseignait à Princeton. Il est l’auteur de ce livre magistral, De la pluralité des mondes (1986, traduit en 2007 aux éditions de l’Éclat). Dans cet ouvrage, il va beaucoup plus loin que tous ses prédécesseurs quant à l’existence des mondes possibles. Pour Leibniz, les mondes possibles, celui dans lequel vous ratez votre métro ou celui dans lequel Hitler a préféré se consacrer à la peinture plutôt qu’à la politique, n’existent que dans l’entendement de Dieu. Dieu n’a fait exister que le meilleur d’entre eux – ce qui explique que nous vivions dans le meilleur des mondes possibles et que nous ne devons pas accuser Dieu du mal sur terre. Mais pour Lewis, qui est athée, il y a un nombre infini de mondes possibles existants. La seule différence, c’est que le nôtre est actuel. Nous n’avons aucun accès aux autres mondes ; chacun est actuel pour lui-même. Notre monde n’est plus absolu, l’actualité est relative. C’est une avancée conceptuelle majeure.