La lettre du mardi
Le “pingouin nihiliste” de Werner Herzog a-t-il conscience de la mort ?
Capture d’écran du film “Rencontres au bout du monde” (Werner Herzog, 2007).
« Tous les ans, quand le froid de l’hiver s’amorce, j’y repense. Qu’est devenu le pingouin de Werner Herzog ? Celui que le documentariste allemand a filmé dans Rencontres au bout du monde (2007) et qui se perd dans l’immensité blanche de l’Antarctique. Il est mort, certainement. Mais pourquoi ?
“Pingouin nihiliste”
Le mot “pingouin” me vient spontanément, mais il s’agit en réalité d’un manchot, puisque nous sommes vers le pôle Sud (les pingouins véritables vivent au nord). Werner Herzog, entouré de scientifiques, filme une colonie de manchots Adélie sur la banquise et remarque que l’un de ses membres fait soudain sécession. Au lieu de suivre le groupe en direction de la mer, où se trouvent les eaux nourricières garnies de poissons, le manchot pivote et file tout droit vers l’intérieur des terres où s’élève une chaîne de montagnes. “Le pingouin, qui s’enfonce dans les profondeurs d’un continent long de 5 000 km, se dirige vers une mort certaine”, commente le cinéaste, de sa voix triste et autoritaire. La séquence vidéo, retitrée Pingouin nihiliste sur YouTube, m’estomaque à chaque fois.
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Le montage du documentaire rend ce moment particulièrement solennel. Les questions posées sont à la fois profondes et sans doute trop ambitieuses pour notre savoir humain limité : “Est-ce que les manchots peuvent devenir fous ? Peut-être pas au sens de se prendre pour Napoléon, mais peuvent-ils devenir vraiment fous [‘insane’] ?” Quand la caméra zoome sur le manchot, qui s’est déjà éloigné d’un bon kilomètre, l’animal s’arrête, se retourne, semble nous fixer du regard avant de repartir de plus belle, comme pour témoigner de sa détermination à quitter son monde – et peut-être le monde tout court. “Le docteur Ainley assure que s’il l’avait récupéré et forcé à réintégrer la colonie, le manchot aurait immédiatement fui de nouveau vers les montagnes. Mais pourquoi ?”
C’est la folie qui fait l'humain (et le pingouin) ?
Tout est dans cette question : “Mais pourquoi ?” On se demande rarement pourquoi les animaux font ce qu’ils font. On part du principe qu’ils sont guidés par ce qui préside à leur espèce, et que seule la question “comment ?” les concerne vraiment. D’un coup, ce manchot introduit une dimension métaphysique dans l’animalité. Sait-il pourquoi il se comporte ainsi ? Se rend-il compte qu’il va mourir ? Aurait-il secrètement envie de disparaître ? Ce que j’aime par-dessus tout dans le commentaire assez baroque du réalisateur, c’est l’idée que la folie apparente du manchot le rende étrangement humain. Parce que cet oiseau de l’Antarctique se met soudain à déraisonner – si un tel mot peut s’appliquer –, il semble gagner en humanité. Par son obstination à perdre le sens des choses, on s’identifie à lui.
Ce manchot a-t-il conscience de la mort ? Le mystère n’est pas encore élucidé. Dans l’ouvrage Playing Possum: How Animals Understand Death (non traduit), Susana Monsó explique que la question est en fait truquée. Nous ne pouvons, en tant qu’être humain, avoir une conception claire de la mort puisque, par définition, nous n’en faisons jamais vraiment l’expérience. Tout au plus savons-nous qu’elle est “imprévisible et inévitable”. L’autrice suggère de sortir de cet “anthropocentrisme intellectuel” pour proposer d’autres critères (un “concept minimal” de mort) permettant d’établir si tel ou tel animal est capable de comprendre ce qu’il est : distinguer la mort du sommeil ou de l’absence, par exemple ; accepter l’irréversibilité de la mort face à un corps inerte ; apprendre à l’éviter.
Le manchot de Camus
On en revient finalement à cette célèbre phrase de Camus : “Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide” (Le Mythe de Sisyphe, 1942). Il est impossible de savoir si le manchot de Werner Herzog nourrit secrètement un désir de mourir, s’il prend le risque de mourir ou s’il est simplement victime d’un dérèglement physico-neurologique qui le conduirait n’importe où. Mais le petit regard qu’il nous jette, par-dessus l’épaule, presque comme un défi, ces quelques secondes où l’oiseau noir et blanc nous nargue de manière presque humaine, suffisent à instiller le doute. La question “pourquoi un manchot souhaiterait-il courir à sa perte ?” devient alors : après tout, pourquoi pas ? »