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Le sens de Pâques

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Le sens de Pâques

© Urszula Trojanowska/Unsplash

Pâques est une fête riche de significations : historiquement, elle est la plus importante des célébrations dans le christianisme, au point que le calendrier commençait, longtemps, avec elle ; pas besoin, pourtant, d’être chrétien pour y voir une occasion de se réunir en famille et partir à la chasse aux œufs en chocolat. C’est en tout cas aussi une occasion de profiter du printemps, du renouveau de la vie. Que nous dit cette équivoque de Pâques ?

 

  • Que fête-t-on, au juste, à Pâques ? La résurrection du Christ, répondrait assurément un chrétien. Cette renaissance, miraculeuse parce qu’elle réalise l’impossible, s’enracine pourtant dans une tout autre célébration, païenne, qui remonte dans les limbes de l’histoire : le renouveau printanier de la vie. La philosophe Annie Besant l’explique à sa manière dans son livre Esoteric Christianity, or The Lesser Mysteries (1905) : « Pâques est un événement mobile, calculé par les positions relatives du Soleil et de la Lune. C’est une tentative, impossible, de fixer année après année l’anniversaire d’un événement historique. […] Ces dates changeantes ne pointent pas vers l’histoire d’un homme, mais vers le héros d’un mythe solaire. »
  • Pâques est, en somme, à la croisée de l’histoire humaine et de la temporalité naturelle. « Elle célèbre le passage », ajoute Michel Serres dans Feux et signaux de brume. Zola (Grasset, coll. Figures, 1975). D’ailleurs, « le terme usité, circulant [était autrefois] : la passe ». C’est encore l’un des sens étymologiques de la Pâque juive, Pessa’h, qui commémore le « passage » des Juifs hors d’Égypte. Pâques marque une transition. Un passage de la mort à la vie, de la crainte à l’espérance. Un retour de la fécondité après le dénuement de l’hiver – en témoigne le symbole de l’œuf, ou encore du lapin. « Achèvement de l’œuvre et recréation de l’auteur. » Victoire de la lumière sur l’obscurité et les « nuits d’agonie », qui s’égalisent au moment de l’équinoxe : « Fête d’avril et printanière, où le Soleil chante les noces de la Terre. Fête nocturne, […] liturgie des ténèbres. » Easter, puisque c’est son nom en anglais, tout comme Ostern en allemand, désigne justement l’Orient (d’où surgit, chaque matin, la lumière).
  • Pâques n’est, pourtant, pas une simple reprise d’une cérémonie païenne immémoriale. Sa christianisation ajoute quelque chose. En effet, là où le paganisme célèbre le recommencement cyclique de la nature (et un printemps qui n’est jamais, à proprement parler, un nouveau printemps), le « don gratuit et la folie du don » bouleversent ce temps : en se sacrifiant, en renonçant à la vie, le Christ arrache l’homme à la répétition immuable de la nature, et le projette dans l’histoire. Quelque chose d’inédit commence par ce geste absolu d’expiation, d’expulsion du mal. L’événement proprement surnaturel que constitue la résurrection achève de briser le cercle de l’aliénation à la nature. Et Charles Péguy d’inviter, dans Deuxième élégie XXX (1908-1911), à distinguer « la joie de la renaissance temporelle, charnelle, mystérieuse » et « la joie de la grande Renaissance mystique, de la deuxième naissance, de la Surnaissance. »
  • Pour Péguy, ces deux joies se complètent sans s’exclure. On ne saurait pourtant ignorer « les racines chrétiennes de la crise écologique », selon la formule de l’historien Lynn White : si les affects païens et chrétiens se mêlent dans l’instant de la célébration, la libération christique de l’homme à l’égard de l’ordre naturel est en même temps l’une des sources essentielles de notre rapport prédateur au monde. Pâques est une « fête du feu », disait Michel Serres : du feu qui réchauffe les corps et les âmes, mais aussi du feu prométhéen qui menace, sans cesse, de dévaster le monde pour mieux le refaçonner. Pensez-y en allant chercher vos œufs en chocolat !
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