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“Le Vivable et l’invivable”, de Judith Butler et Frédéric Worms

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“Le Vivable et l’invivable”, de Judith Butler et Frédéric Worms

© Presses Universitaires de France

 

« Ce n’est pas une vie ! » Ainsi nous exclamons-nous devant certaines situations qui, bien qu’effectivement vécues, ne correspondent pas à ce que nous pouvons attendre d’une existence proprement humaine. Mais à quelles conditions précises, ou plutôt dans quelles conditions pratiques, une vie devient-elle invivable ? Deux philosophes appartenant à deux traditions philosophiques différentes, l’américaine Judith Butler et le français Frédéric Worms, ont engagé une discussion autour de cette question. Le Vivable et l’invivable (PUF, 2021) est la transcription de l’un de leurs échanges à la recherche d’une éthique, non de la vie bonne, mais de la vie au minimum de la dignité.

 

  • Les paradoxes de l’invivable. Dès qu’on l’interroge, la notion même d’invivable vient buter sur un premier paradoxe : ce qui est invivable est pourtant vécu, même s’il ne devrait pas l’être. Et ce premier paradoxe se double d’un second, puisque l’invivable est également indicible et indescriptible : « En réalité, explique Frédéric Worms, il n’y a aucun moyen de demander à qui que ce soit de décrire l’invivable. S’il peut le décrire, c’est que ce n’est pas (le présent est important) l’invivable. » L’invivable pourrait même être « pire que la mort, puisqu’il est la mort de celui qui vit sa vie », alors que, comme l’a souligné Épicure dans la fameuse Lettre à Ménécée, par principe, notre propre mort ne nous concerne pas – du moins aussi longtemps que nous sommes en vie.
  • Viable et vivable. Mais est-il possible de déterminer des critères objectifs pour distinguer ce qui est vivable de ce qui ne l’est pas ? Les deux philosophes se rejoignent sur le constat selon lequel être vivable, ce n’est pas seulement être viable. Pour le dire autrement, les conditions de « vivabilité » ne sont pas seulement « biologiques », mais elles sont aussi psychologiques et politiques. D’abord, parce que des normes de la vie sociale peuvent peser sur des personnes pour rendre leur vie invivable, dans la perspective chère à Judith Butler, l’auteur féministe de Trouble dans le genre (1990, trad. fr. La Découverte, 2005), particulièrement sensible à la question des discriminations. Ensuite et d’une manière générale, parce que vivre de manière humaine et digne suppose d’être capable de se projeter au-delà d’un horizon réduit à sa simple survie, mais aussi de trouver sa place dans le rapport aux autres.
  • Un appel politique. Le critère de la vie vivable est donc intersubjectif plutôt que subjectif, souligne Judith Butler, « ce qui sous-entend que l’individualité ne peut émerger ou perdurer en l’absence d’une infrastructure permettant de soutenir l’interdépendance humaine ». Pour Frédéric Worms en effet, « la vie humaine consiste à prendre soin du vivant ». Qu’elles concernent les migrants ou d’autres situations tout aussi intolérables du point de vue de nos valeurs, nous ne jugeons pas invivables des conditions de vie comme nous constatons des faits, mais nous dénonçons une réalité scandaleuse pour dire l’urgence d’y remédier. En ce sens, Butler et Worms s’emparent comme intellectuels d’un problème qui leur est non seulement commun à eux, au-delà de leurs divergences d’approche, mais qui nous concerne tous, dans notre humanité même.

 

Le Vivable et l’invivable, de Judith Butler et Frédéric Worms, vient de paraître aux Presses Universitaires de France. 96 p., 12€, disponible ici.