Vertiges / La chronique d’Étienne Klein
L’échelle des peurs
© Sylvain Mauroux/Unsplash
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Cet article est issu du numéro 174 de Philosophie magazine « La vie a-t-elle un sens ? », en kiosque le 26 octobre 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Grimper en haute montagne met l’alpiniste face au vide. Si cette angoisse primale peut être surmontée, il en est d’autres qui laissent des traces plus persistantes.
Il y a quelques mois, avec un solide compagnon, j’effectuai la traversée des Grandes Jorasses dans des conditions à la fois dangereuses et difficiles. Durant les trois longs jours de cette course d’arêtes, « nous avons vu les diables », comme on dit dans la vallée de Chamonix : chutes de pierre impressionnantes lors de la traversée des couloirs de glace, orage d’une violence inouïe à plus de 4 000 mètres d’altitude. J’avoue avoir passé l’essentiel du temps à avoir peur, vraiment peur. Une peur ventrale, proche du « chaos spirituel » dont parle l’alpiniste et écrivain Greg Child dans son livre Théorème de la peur (Guérin, 2002).
La peur, tous les alpinistes, y compris les plus chevronnés, reconnaissent l’avoir éprouvée. Elle est même souvent leur plus fidèle compagne de cordée, celle qui fait office de garde-fou dans les situations critiques. Car l’alpinisme se distingue de la pétanque ou du golf en ce que sa pratique peut donner l’occasion de parcourir le chemin qui relie la vie à la mort à une vitesse proprement vertigineuse. Dans L’Être et le Néant (qui ne se lit guère comme un manuel d’alpinisme), Jean-Paul Sartre expliquait qu’un promeneur engagé sur un chemin étroit le long d’un précipice est moins effrayé par la probabilité d’y chuter que par la peur de vouloir s’y jeter… En somme, le vide nous impressionnerait surtout par le fait qu’il nous place face à notre liberté, en l’occurrence celle de choisir entre vie ou trépas. Que voilà un propos bien théorique…