La lettre du mardi

Leibniz dans les Balkans

Temps de lecture : 3 min

Belgrade, le 2 avril 2022. Graffiti en faveur de Poutine et de l’invasion russe de l’Ukraine dans le centre-ville

Belgrade, le 2 avril 2022. Graffiti en faveur de Poutine et de l’invasion russe de l’Ukraine dans le centre-ville. © Tom Dubravec/Cropix/Sipa

Il y a trois jours à peine, sous un joyeux soleil, Michel Eltchaninoff dégustait une soupe de poissons gras dans une guinguette au bord du Danube – alors que ce matin, il était coincé dans le métro. Et il peut vous dire qu’entre samedi et mardi, entre l’ex-Yougoslavie et Paris, on ne voit pas le monde de la même manière…

 

« Direction les Balkans, donc, où m’avait invité durant cinq jours le romanesque Stanislas Pierret, qui dirige l’Institut français de Serbie, pour y faire des conférences. De Niš, qui faisait partie de l’empire ottoman, à Novi Sad, dans l’ancien empire austro-hongrois, en passant par Belgrade, on parle certes de la même chose qu’en France – de l’inflation, de la guerre en Ukraine. Mais pas de la même manière.

Au cours de débats effervescents, j’ai perçu une vision totalement différente de la situation internationale. L’Europe est considérée par beaucoup comme un vassal des États-Unis, Poutine comme un résistant à l’Otan, les Russes comme des alliés naturels, et les Ukrainiens comme des révolutionnaires qui, en 2014, ont renversé un président pro-russe légalement élu. Chacun apporte sa nuance à l’anti-américanisme ambiant. Reste que ce sentiment irrigue les propos de presque tous mes interlocuteurs. Les guerres de Yougoslavie, les bombardements de l’Otan en 1999, l’exaltation de l’amitié russo-serbe comme la question de l’indépendance du Kosovo enracinent la perspective sur la guerre en Ukraine, malgré une déjà ancienne candidature à l’UE. J’ai bataillé comme j’ai pu, tout en m’efforçant de me mettre à la place de mes contradicteurs : pas évident.

Dans la cohue du métro ce matin, en pensant à ce séjour qui a dépaysé mes idées, je me suis dit que j’étais de plus en plus leibnizien. Le génial Gottfried Wilhelm (1646-1716), qui a exercé ses talents de diplomate – outre ceux de logicien, mathématicien, juriste, ingénieur et philosophe –, a en effet conçu une métaphysique qui m’a bien aidé durant mon séjour. Selon lui, chaque substance individuelle, qu’il appelle monade, exprime l’univers tout entier de son propre point de vue. Enracinée dans l’histoire de son développement (comme, par exemple, celle de la Serbie), elle a sa perspective propre. Pour compliquer l’affaire, aucune de ces substances, toutes différentes les unes des autres, ne peut en modifier une autre de l’extérieur. Les monades, en effet, comme il l’écrit dans sa Monadologie (1714), “n’ont point de fenêtres, par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir”. Pour le dire en français, je n’avais aucune chance de convaincre mes interlocuteurs du bien-fondé du soutien occidental à l’Ukraine ou des méfaits du poutinisme. On ne peut changer que de l’intérieur.

Alors, quel sens cela pouvait-il avoir de venir parler de tout cela en Serbie ? Eh bien pour Leibniz, il y en a tout de même un ! Les personnes avec qui j’ai discuté sont entrées dans mon champ de perception. Et dans mon esprit comme dans le leur, quelque chose a sans doute bougé. J’ai pris conscience d’un point de vue très différent du mien, produit par une histoire différente. Et peut-être ont-ils entendu, de leur côté, des propos dont ils n’avaient pas l’habitude. Je n’en sais rien. Mais c’est toujours plus intéressant que de prêcher des convaincus. »

Vous pouvez également retrouver nos billets dans votre boîte aux lettres électronique en vous abonnant gratuitement à notre infolettre quotidienne.

Les concepts liés à cet article

CroyanceIroniePersuader SophisteVérité