« L’époque nous épuise par une mobilisation totale »
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Cet article est issu du numéro 53 de Philosophie magazine « 53 - octobre 2011 », en kiosque le 29 septembre 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Nous travaillons et communiquons sans cesse, et pourtant nous nous sentons étrangement vides. Un phénomène qu’explique, en philosophe, Fabio Merlini.
Quand faisons-nous l’expérience de l’« efficacité insignifiante » dans le monde contemporain ?
Nous la faisons le soir, lorsque nous rentrons à la maison étrangement mécontents, malgré le nombre incroyable de courriels et de fichiers traités, de gens rencontrés, de décisions prises. Nous la faisons quand une fatigue chronique nous empêche d’explorer les dimensions de l’existence qui échappent à l’économie et de nous extraire de la double fonction de producteur-consommateur. Cette expérience courante suscite trois types de réactions en nous : le ressentiment, la conflictualité, le dépaysement. Le ressentiment est la matrice des formes actuelles de la haine, qu’il s’exprime dans l’intimité de la famille et du couple, ou bien dans la sphère publique. À la source du ressentiment – qui ne se confond pas avec la haine classique, tournée contre un ennemi identifié –, il y a un sentiment diffus de « tort subi », d’injustice sans visage. Mais c’est la conflictualité qui caractérise de plus en plus les relations humaines. Elle est à l’œuvre quand il s’agit d’acquérir des segments de marché mais aussi de faire valoir sa position sociale ou encore de dérouter tout interlocuteur perçu comme un adversaire. Cette conflictualité est toujours pauvre, pour ne pas dire dépourvue de dialectique. Elle ne me permet pas d’accéder à une vérité au-delà du différend. Nous sommes aussi alors en proie au dépaysement : les pratiques dans lesquelles nous sommes immergés ne nous renvoient pas une image plausible, cohérente et convaincante de notre « moi » , et nous nous sentons extérieurs à elles.