2. Pour fuir la solitude

Likez-vous les uns les autres

Temps de lecture : 9 min

Love-Smartphone

(cc) Unspash / Ugur Akdemir

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 121 de Philosophie magazine « Pourquoi avons-nous besoin d’être aimés ? », en kiosque le 05 juillet 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Facebook, Instagram, Tinder… Les réseaux sociaux nous invitent sans cesse à chercher la validation d’autrui. Ces nouvelles formes de sociabilité renforcent-elles la crainte de la solitude ou sont-elles une chance de mettre en scène le meilleur de nous-mêmes ? 

Lorsque j’ai commencé à rédiger cet article, mon téléphone est tombé en panne. Écran noir. Plus une notification Facebook, plus d’accès à Instagram et une consultation intempestive devenue sans objet. Avec cette déconnexion involontaire, j’ai suspendu ma modeste participation au flot d’amour sur le Web : 800 millions de Like distribués chaque jour sur Facebook. Dire que je me suis senti « sevré » serait excessif, mais il a manqué à ces journées une excitation supplémentaire. Et je ne suis pas seul. Nous sommes 2 milliards d’utilisateurs sur Facebook, 800 millions sur Instagram, 191 millions sur Snapchat. Selon l’entreprise d’audit Dscout, nous aurions quotidiennement 2 617 interactions avec notre téléphone et nous y consacrerions 145 minutes, en quête d’une récompense sociale, sinon de marques d’amour. Comme l’explique le professeur Ofir Turel, spécialiste des systèmes d’information et de décision à l’université de l’État de Californie, « les Like produisent des expériences de récompense faisant que les gens se sentent bien. Le fait de se sentir bien est exprimé par la libération de dopamine et l’activation du circuit de la récompense dans le cerveau. Avec le temps, notre cerveau apprend à associer les Like avec le fait de se sentir bien, et ceci crée une forte motivation pour se servir des réseaux sociaux comme d’un moyen, parmi d’autres, pour recevoir plus de Like et pour générer le bon sentiment attendu quand nous en voyons. Ainsi, les Like sont un mécanisme psychologique qui conduit les gens à vouloir se servir des réseaux sociaux ». Pour favoriser leur fréquentation, ces entreprises ont introduit des variables qui rendent leur consultation « addictive ». Le psychologue américain B. F. Skinner a mené dans les années 1930 une expérience avec des pigeons : les volatiles apprenaient à recevoir de la nourriture en tapant d’un coup de bec, mais de façon aléatoire, si bien qu’ils picoraient frénétiquement sans savoir quand ils recevraient leur récompense. De même, sur les réseaux : nous ignorons ce que nous trouverons en les consultant – un Like, un commentaire flatteur, une requête d’amitié ? Nous les consultons donc compulsivement.

 

Les connectés solitaires

Que la fréquentation des réseaux sociaux favorise notre sentiment de bien-être, en jouant certes sur nos ressorts physiologiques et anthropologiques, devrait nous réjouir. Sauf qu’aux États-Unis, la professeure de psychologie Jean Twenge, autrice d’un best-seller paru l’an dernier iGen (Atria Books, non traduit), met en garde contre les effets dévastateurs de ces usages sur la construction affective des adolescents. Chez cette « i-génération » née entre 1995 et 2012, les symptômes dépressifs auraient bondi de 21 % chez les garçons et de 50 % chez les filles, entre 2012 et 2015, souligne-t-elle. Manque de sommeil, mise en scène de soi, quête éperdue du Like : l’usage abusif des smartphones augmenterait le sentiment de solitude et favoriserait le déclin des rencontres.

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

Romantisme