Entretien

Lionel Naccache : “Notre conscience est constituée d’atomes insécables”

Temps de lecture : 15 min

Lionel Naccache : “Notre conscience est constituée d’atomes insécables”

Lionel Naccache. © Joanna-Tarlet Gauteur/Signatures pour PM

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Cet article est issu du numéro 165 de Philosophie magazine « La question woke », en kiosque le 01 décembre 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La pensée, pur produit de notre cerveau ? Pas pour ce neurologue, qui entretient un dialogue fécond entre neurosciences et philosophie, mais aussi Talmud ou cinéma. À l’occasion de la parution de son Apologie de la discrétion, il explique comment cette notion, mathématique autant que psychologique, permet de répondre à nos questionnements éthiques ou politiques.

 

En passant la porte de l’Institut du cerveau, bâtiment tout en transparence et en espaces modulables imaginé par l’architecte Jean-Michel Wilmotte et construit en 2010 sur le site de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, j’ai un peu le sentiment de pénétrer dans… le laboratoire de notre vie mentale. D’autant que je vais passer là deux heures avec Lionel Naccache, neurologue, qui y poursuit ses recherches sur les bases neuronales de la conscience. « Dès le lycée, déclare-t-il d’emblée, j’étais fasciné par la question de la matérialité de la conscience – comment se fait-il que des créatures biologiques comme nous soient capables d’avoir, grâce à leur équipement neuronal, une subjectivité, la capacité de faire une expérience rapportable en première personne ? » Formé à l’École normale supérieure et en médecine, féru de philosophie et de culture talmudique autant que des dernières avancées sur la maladie d’Alzheimer, compagnon de route de Stanislas Dehaene et de Jean-Pierre Changeux, Lionel Naccache s’est imposé, au-delà du domaine qui est le sien, comme un passeur capable de traduire mais aussi de questionner philosophiquement les résultats de la révolution scientifique dont il a été l’acteur et le témoin. « Pour la première fois peut-être dans l’histoire, nous sommes rentrés dans la boîte noire de notre vie mentale. Et ce que nous sommes en train d’y découvrir bouleverse l’idée que nous pouvions nous faire de la cognition mais aussi de ses dysfonctionnements. » Loin de tout réductionnisme qui conduirait à faire de la pensée le produit des activités du cerveau, comme le foie produit la bile, il cherche à problématiser les résultats des expériences qu’il mène sur la mémoire ou sur la perception dans un dialogue permanent avec les philosophes, de Spinoza à Bergson. Après avoir développé l’idée que le cerveau, tel un monteur d’images, filtre et échelonne les informations au travers de petites fictions inconscientes qui sont comme les prequels de notre vie mentale, il cherche aujourd’hui à tirer de la nature « discrète » des neurones un levier pour penser l’identité, l’éthique et la politique. Qu’il évoque l’épilepsie pour com-prendre la circulation de l’information sur les réseaux sociaux ou la maladie d’Alzheimer pour interroger notre mémoire, c’est à chaque fois comme s’il avait trouvé le moyen de nous questionner de l’intérieur. Aussi, en sortant de deux heures de conversation avec lui, j’avais un peu l’impression… de sortir de moi-même.


Lionel Naccache en 6 dates
1969
Naissance à Sarcelles
1988 Entrée à l’École normale supérieure
1990 Découverte de la neurologie lors d’un stage d’externat à la Salpêtrière avec Michel Poisson
2006 Parution du Nouvel Inconscient, où il introduit sa conception de la conscience et formule le concept de « fictions-interprétations-croyances »
2013-2021 Membre du Comité consultatif national d’éthique
2022 Parution chez Odile Jacob d’Apologie de la discrétion


Pourriez-vous retracer les grandes étapes qui ont fait des neurosciences la discipline censée délivrer les clés du fonctionnement de l’esprit…

Lionel Naccache : Les neurosciences enrichissent d’une manière inédite nos modèles d’explication de la vie mentale. Comme toutes les grandes révolutions scientifiques, celle des neurosciences n’est pas exempte de risques réductionnistes qui reposent sur des a priori relevant davantage de l’idéologie. De la même manière qu’il serait réducteur de penser que la génétique explique entièrement nos destins, il serait naïf de croire que l’édification de notre subjectivité individuelle ne repose que sur l’activité de notre cerveau enfermé dans un bocal. Les neurosciences commencent seulement à expliquer comment les interactions de cet organe avec tout ce qui l’entoure ne cessent d’en modifier la structure fine et le fonctionnement. Je retiendrai trois grands moments qui ont jalonné cette révolution. D’abord, au début du XXe siècle, avec la découverte de la nature des relations entre neurones par Santiago Ramón y Cajal, neuroscientifique espagnol qui se voit attribuer le prix Nobel en 1906, en même temps que l’Italien Camillo Golgi. Ce dernier avait inventé la technique de coloration argentique permettant de visualiser les neurones. Golgi croyait à tort que les membranes délimitant les contours des neurones fusionnaient au niveau des zones où ils étaient en contact, de sorte qu’ils formeraient tous ensemble une sorte d’unique grande cellule. À l’inverse, Cajal met au jour ce que j’aime appeler l’individualisme neuronal : au niveau des synapses – la zone de contact entre deux neurones –, les neurones « possèdent des relations réciproques de contiguïté et non de continuité », ainsi qu’il l’énonça dans son discours de réception du prix Nobel. Le cerveau humain est ainsi constitué d’environ 90 milliards de neurones, séparés les uns des autres, qui communiquent par le biais de neurotransmetteurs, des composés chimiques qu’ils libèrent pour agir les uns sur les autres. C’est le premier jalon. Le deuxième survient pendant l’après-guerre avec le développement de l’informatique, de l’algorithmique et de l’intelligence artificielle. À partir de recherches qui ne portent pas directement sur le cerveau, un nouveau modèle se met en place qui consiste à penser la vie mentale comme de l’information : informations stockées, transmises, manipulées. Si l’on fusionne ces deux jalons, théorie du neurone et théorie de l’information, on obtient l’idée que le cerveau est une gigantesque machine à traiter de l’information disposant de 90 milliards de neurones dont chacun peut être soit « activé », soit au repos, ce qui offre un gigantesque répertoire de 290 milliards d’états possibles du cerveau neuronal.

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