La lettre du lundi

Lula, ou l’âge post-moderne de la politique

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São Paulo (Brésil), le 30 octobre 2022. Les partisans de Luiz Inacio Lula da Silva, dit Lula, fêtent leur candidat qui a remporté le second tour de l’élection présidentielle brésilienne

São Paulo (Brésil), le 30 octobre 2022. Les partisans de Luiz Inacio Lula da Silva, dit Lula, fêtent leur candidat qui a remporté le second tour de l’élection présidentielle brésilienne. © Nelson Almeida/AFP

Dans son billet du jour, Martin Legros se réjouit de la victoire de Lula lors du second tour de l’élection présidentielle brésilienne dimanche soir, tout en n’oubliant pas qu’il s’est déclaré “contre l’avortement” et du côté des “non-alignés” dans la guerre en Ukraine. Pourquoi aucun acteur ne parvient-il pas à rassembler toutes les bonnes causes dans un seul grand récit cohérent ? Réponse avec Jean-François Lyotard et son idée de la « fin des grands récits ».


« Lula, le chef du Parti des travailleurs, qui était encore en prison il y a deux ans, a réussi, associé à une grande coalition démocratique, à faire tomber son adversaire d’extrême droite Jair Bolsonaro, qui ne pourra pas, en dépit de 49 % des suffrages, poursuivre sa politique factieuse et fascisante, complotiste, anti-vax et anti-écologique. Même si ce dernier n’a pas reconnu sa défaite et s’apprête à entretenir, à l’instar de Donald Trump aux États-Unis, un climat de suspicion électoral permanent… “le Brésil est de retour !” a annoncé Lula. Et c’est la planète tout entière qui respire, en espérant que la forêt amazonienne ne sera plus livrée à une exploitation ravageuse pour les populations autochtones comme pour le climat.

Cependant, ce soulagement n’efface pas l’amertume éprouvée ces derniers jours en découvrant que le champion de la démocratie brésilienne avait fait volte-face sur la question de l’avortement. Il s’était jusqu’ici montré résolu à en faire une question de “santé publique” et de justice dans un pays où 150 000 femmes pauvres, sans accès à des méthodes sûres, sont hospitalisées chaque année suite à des interventions clandestines… Mais voilà qu’au cours du dernier débat avec son adversaire, il se déclare “personnellement contre l’avortement”. Concession de dernière minute à l’électorat évangéliste, qui représente 30 % de la population et qui voit en lui “le diable” ? Avec la majorité acquise au Parlement par la droite conservatrice, ces propos ne feront en tout cas pas avancer la cause du droit. De la même manière, son indulgence vis-à-vis de Vladimir Poutine et de la guerre en Ukraine, sa critique des sanctions occidentales, qualifiées par lui d’“arme de guerre aussi puissante que la bombe atomique”, et son souci d’assurer le “non-alignement” du Brésil, ne cadrent pas non plus avec l’idée progressiste que je me fais du personnage de Lula…

À la réflexion, me suis-je dit pour essayer de comprendre mon trouble, est-ce que je n’éprouve pas les mêmes sentiments contradictoires devant Emmanuel Macron, dont j’approuve le positionnement résolument européen mais pas la politique intérieure, ou Jean-Luc Mélenchon, dont j’apprécie la rhétorique redistributrice mais dont la complaisance à l’égard de Poutine me glace le sang… Et n’est-ce pas un patchwork idéologique tout aussi bigarré que proposent aujourd’hui à leurs électeurs Marine Le Pen ou Giorgia Meloni ? 

Si tel est bien le cas, ne serions-nous pas là devant la traduction politique de ce que le philosophe Jean-François Lyotard appelait “la fin des métarécits”, qui nous installe, selon lui, dans l’“incrédulité”, ballottés que nous sommes entre des jeux de langages disparates et contradictoires. “La fonction narrative perd ses foncteurs, le grand héros, les grands périls, les grands périples et le grand but. Elle se disperse en nuages d'éléments langagiers narratifs”, les décideurs essayant pourtant “de gérer ces nuages de socialité sur des matrices d'input/output, selon une logique qui implique la commensurabilité des éléments et la déterminabilité du tout”.

C’est exactement le sentiment de désarroi que j’ai éprouvé ce matin, en essayant d’articuler la “commensurabilité” des éléments de langage du candidat Lula. Au final, la joie, celle des (re)commencements, l’a emporté. Pour combien de temps ? »

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