Entretien

Marcia Tiburi : “Le grotesque politique de Bolsonaro a réduit les Brésiliens à n’être que des sous-citoyens”

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Le président brésilien Jair Bolsonaro lors de la cérémonie d’investiture des nouveaux ministres à Brasilia (Brésil), le 31 mars 2022. Cérémonie au cours de laquelle il a fait l’éloge de la dernière dictature militaire

Le président brésilien Jair Bolsonaro lors de la cérémonie d’investiture des nouveaux ministres à Brasilia (Brésil), le 31 mars 2022. Cérémonie au cours de laquelle il a fait l’éloge de la dernière dictature militaire. © Evaristo Sa/AFP

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Les élections générales brésiliennes s’ouvrent ce dimanche. Si l’attention médiatique se concentre autour du duel entre Lula et le président sortant Bolsonaro (que les sondages donnent perdant), Marcia Tiburi, philosophe brésilienne exilée en France, souligne que, quoi qu’il arrive, la sortie du bolsonarisme prendra du temps.

 

Vous avez expérimenté le monde politique brésilien : que signifie cette élection présidentielle pour vous ?

Marcia Tiburi : L’opportunité de sortir d’une culture politique de la violence et de préserver une démocratie fragile. Avant de quitter mon pays, j’ai vécu cette brutalité politique à mesure que je la dénonçais. En 2015, j’ai publié « Comment parler à un fasciste » (Como conversar com um fascista. Reflexões sobre o cotidiano autoritário brasileiro, Record, non traduit), où je pointais des dérives autoritaires ordinaires. J’ai reçu des attaques, du harcèlement de la part de l’extrême droite. Mais j’ai continué. En 2017, j’ai publié « Le Ridicule politique » (Ridículo político. Uma investigação sobre o risível, a manipulação da imagem e o esteticamente correto, Record, non traduit), où j’analyse l’utilisation des effets de pouvoir du risible et du grotesque sur la scène politique. J’avais d’ailleurs anticipé l’élection de Jair Bolsonaro… Soyons clairs : les militants d’extrême droite n’étaient pas scandalisés par mes écrits mais par le fait que je devenais une figure publique importante en tant qu’intellectuelle, activiste et féministe. Des réseaux ont monté des campagnes de diffamation contre moi et j’ai fini par recevoir des menaces de mort. Je vivais avec des gardes du corps mais j’ai résisté, encore. J’ai même pris la décision de me présenter pour devenir gouverneur de l’État de Rio de Janeiro en 2018. L’accession directe au pouvoir politique était la dernière possibilité de lutte. Malheureusement, le camp de la mort a gagné et j’ai été contrainte à l’exil.

“Cette élection est l’opportunité pour le Brésil de sortir d’une culture politique de la violence et de préserver une démocratie fragile” Marcia Tiburi

 

Vous dites même que les élections de cette année auraient pu ne pas avoir lieu, que le Brésil est devenu fasciste. Pouvez-vous développer ?

S’il y a des élections, c’est parce que les oligarques brésiliens ne soutiennent plus le président. Bolsonaro est un produit de la dictature militaire (1964-1985). Quand il était jeune député, il voulait fermer le Congrès et faire un coup d’État, il soutenait que ce n’est pas par le vote que le pays changerait mais par une guerre civile. Il appelait déjà au meurtre des opposants. Il avait dit que la dictature militaire aurait dû assassiner quelque 30 000 personnes, à commencer par l’ancien président Fernando Henrique Cardoso. Quand la présidente Dilma Rousseff a été destituée, en 2016, il a même rendu hommage à Carlos Brilhante Ustra, un gradé qui l’a torturée sous la dictature quand elle était jeune résistante. C’est tout cela, Bolsonaro. C’est la menace, la violence, celui qui attise la haine des opposants, des féministes, des minorités sexuelles, des journalistes. C’est celui qui a protégé ses enfants impliqués dans des affaires de corruption et des suspicions de meurtres, comme celui de Marielle Franco. De ce climat de brutalité et de haine, beaucoup s’en sont écartés ; nombreux sont les intellectuels et activistes brésiliens qui ont quitté le pays. Comme l’universitaire Jean Wyllys. Il a tout de même renoncé à son mandat de député pour s’exiler…

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