Hommage
Marc Augé, disparition d’un explorateur de notre époque
Marc Augé en 2019. © Toni Albir/EPA/Maxppp
L’anthropologue Marc Augé s’est éteint le 24 juillet. Retour sur les grands apports d’une œuvre originale et foisonnante, qui nous permet de jeter un regard neuf sur notre environnement quotidien, des aéroports aux bistros, en passant par le métro ou les supermarchés.
Né en 1935, ethnologue et anthropologue, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, époux de l’anthropologue féministe Françoise Héritier, Marc Augé fut une figure atypique des sciences sociales francophones. Sa curiosité l’amena à s’intéresser à des objets et des terrains peu étudiés : le vélo (Éloge de la bicyclette, 2008), les cafés (Éloge du bistrot parisien, 2015), le métro (Le Métro revisité, 2008). Plurielle, son œuvre n’en est pas moins organisée autour de concepts directeurs qui, à la manière de fils rouges, réapparaissent comme grille d’analyse au gré des sujets abordés.
- Idéo-logique : dès 1975, dans Théorie des pouvoirs et idéologie, Augé développe la notion d’« idéo-logique » pour désigner le dispositif symbolique qui, dans une société, ordonne la « représentation » du monde : elle « fixe les limites du possible et de l’impossible, du probable et de l’improbable » et « constitue des éléments d’interprétations a priori de tout événement à venir ». Si elle ne définit pas des « normes de conduite », elle n’en est pas moins la toile de fond de compréhension des conduites.
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- Surmodernité : la surmodernité se distingue de la modernité par trois aspects essentiels, affirme Augé dans Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité (1992). D’abord, une « surabondance événementielle » : le temps est « surchargé d’événements qui encombrent aussi bien le présent que le passé proche ». « La seconde transformation accélérée propre au monde contemporain et la seconde figure de l’excès caractéristique de la surmodernité ont trait à l’espace » : la planète s’est « rétrécie » à la faveur de l’accélération des transports, notre horizon géographique est infiniment plus vaste ; « Dans l’intimité de nos demeures, enfin, des images de toutes sortes, relayées par les satellites […] peuvent nous donner une vision instantanée et parfois simultanée d’un événement en train de se produire à l’autre bout de la planète ». Enfin, la surmodernité est caractérisée par une « individualisation des références » : « Jamais non plus les repères de l’identification collective n’ont été aussi fluctuants » ; « La production individuelle de sens est donc plus que jamais nécessaire. » La « modalité » propre de la surmodernité est l’« excès ».
Si la surmodernité est marquée par l’individualisation des significations et des récits, il n’est pas étonnant qu’Augé se soit intéressé, tout particulièrement dans ses ouvrages les plus récents, à la question de l’identité et du rapport à l’autre : à ses réinventions incessantes (Une ethnologie de soi. Le temps sans âge, 2014) comme à ses raidissements inquiets alors que les communautés nationales vacillent (Les Nouvelles Peurs, 2013). « Qui donc est l’autre ? », interrogeait-il dans son dernier ouvrage reprenant le titre d’un article de 1987. Cette ouverture au monde qui le mena de la Côte d’Ivoire au Vénézuela court à travers une œuvre originale, rétive à l’uniformité et attentive à la diversité du réel le plus lointain comme le plus proche.