Dossier / “Que peut-on opposer à la violence ?”
Menaces intimes
© William L. pour PM
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Cet article est issu du numéro 177 de Philosophie magazine « Que peut-on opposer à la violence ? », en kiosque le 15 février 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Quatre femmes racontent ici la spirale de violence dans laquelle elles se sont retrouvées piégées : d’où il ressort qu’il s’agit d’un processus insidieux et que les coups laissent une empreinte profonde dans la psyché.
« Je me demande si tout le monde peut tomber là-dedans… », s’interroge Laure (les prénoms des témoins ont été modifiés). De fait, elle n’a pas l’air vulnérable, me dis-je, si tant est que ce genre de choses se lisent sur un visage : grande, elle parle d’une voix claire et assurée. « Avec le recul je pense que j’étais une proie idéale, parce que j’étais trop naïve. » Mais qui n’est pas crédule au début d’une histoire d’amour ? Laure a rencontré Anthony dans un club d’athlétisme, alors qu’elle avait 27 ans. Il y avait une asymétrie de leurs parcours : elle avait étudié en Australie, fait de l’humanitaire en Afrique, réussi un master et travaillait comme cadre dans une multinationale ; Anthony venait d’une famille bourgeoise, n’avait pas terminé ses études et s’était même retrouvé en prison pour des histoires de stupéfiants, il était libraire à Paris. Ils sont restés ensemble onze ans et ont eu trois enfants. « Notre histoire a démarré sur les chapeaux de roue, c’était une relation passionnelle et houleuse. J’ai commencé à ressentir un mal-être au bout d’un an et demi. Il jouait avec mes émotions et me dévaluait en public. Quand les premiers coups sont arrivés, nous étions ensemble depuis cinq ans déjà. » De quel genre de coups parle-t-elle ? « Des coups de poing, de pied qui me laissaient pleine d’hématomes. Il m’avait tellement affaiblie psychologiquement que j’ai pris sur moi, j’ai pensé que c’était de ma faute. J’ai accouché de notre premier enfant en 2013 et découvert qu’il m’avait trompée après la naissance. Je m’étais crue avec le prince charmant, là je dégringolais, je perdais toute estime de moi-même. » Les violences physiques se sont-elles répétées ? « Oui, de manière espacée, il y a eu en tout six moments explosifs. » Et l’entourage ne s’est pas interposé ? « Dans des cas pareils, on a tellement honte qu’on n’en parle pas, on cherche à protéger son conjoint. Après il pleurait, demandait pardon, et je ne parvenais pas à le voir si mauvais… »
“On a tellement honte qu’on n’en parle pas, on cherche à protéger son conjoint”
Comment s’en est-elle sortie ? « En juin 2022, j’ai eu un grave accident de vélo qui m’a immobilisée plusieurs semaines. J’ai alors réalisé que ma vie comptait et j’ai composé le 39 19, l’assistance pour les violences conjugales. On m’a expliqué que je devais quitter la maison, me mettre en sécurité, prendre un avocat et porter plainte. Ce que j’ai fait. À partir de là, je me suis sentie beaucoup mieux, ma parole s’est libérée, les proches ont pu m’aider. Mais le pas à franchir était énorme, il m’a fallu admettre que j’étais une victime. » Laure a néanmoins été déçue par le résultat de la procédure, car la juge aux affaires familiales a maintenu le droit de garde d’Anthony, quand bien même ce dernier continue de brutaliser les enfants. Il jouit pour le moment d’une complète impunité. Mais Laure va faire appel.