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Meurtre de Shinzo Abe : le syndrome d’Érostrate ?

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L’édition spéciale d’un journal national japonais distribué dans une rue de Tokyo le 8 juillet 2022 au centre-ville, alors que Shinzo Abe, ancien Premier ministre du Japon, a été abattu le matin

L’édition spéciale d’un journal national japonais distribué dans une rue de Tokyo le 8 juillet 2022 au centre-ville, alors que Shinzo Abe, ancien Premier ministre du Japon, a été abattu le matin. © David Mareuil/Anadolu Agency/AFP

L’ancien Premier ministre japonais Shinzo Abe a été assassiné de deux balles tirées dans le dos, ce vendredi 8 juillet. Si les motivations de Tetsuya Yamagami, son meurtrier immédiatement arrêté, ne sont pas encore connues, l’acte de ce dernier à l’encontre du leader de la droite nippone, certes nationaliste mais qui n’avait rien d’un dictateur ni d’un homme à scandales, a plongé le pays dans la stupéfaction. Les homicides y sont en effet rares – vingt par an en moyenne.

Serait-ce là le but de l’assassin : devenir célèbre à l’égard de ses contemporains, comme le voulut Érostrate, qui inspira à Jean-Paul Sartre l’une des nouvelles du recueil Le Mur (1939) ?

 

Atteindre la gloire par le crime ? Tel fut le souhait du Grec Érostrate qui, en -356, incendia et détruisit le temple d’Artémis, considéré par les historiens comme l’une des Sept Merveilles du monde antique. Selon Plutarque, l’événement eut lieu le même jour que la naissance d’Alexandre le Grand, hasard qui devait ajouter à la légende de ce vacher jusque-là inconnu : alors qu’il fut torturé pour expliquer son geste criminel, Érostrate avoua n’avoir eu d’autre motivation que celle de devenir célèbre, afin que son nom passe à la postérité. Lorsqu’en 1936, Sartre décide de donner pour titre à l’une de ses nouvelles le nom d’Érostrate, ne sert-il pas malicieusement les motivations peu louables du pyromane grec en mal de reconnaissance ? De fait, l’un des passages du texte nous rappelle qu’on ignore le nom de l’architecte qui construisit le temple d’Artémis. Par conséquent, Érostrate « n’avait pas fait un si mauvais calcul », puisqu’en détruisant le monument, c’est de lui dont on se souvient aujourd’hui. Mais le propos de Sartre n’est pas si complaisant. Son héros, Paul Hilbert, est décrit comme un dangereux sociopathe qui hait tout le monde, humilie les prostituées, déteste ses collègues et qui dès la première page de la nouvelle aspire à se démarquer : « Les hommes, il faut les regarder d’en haut », en l’occurrence du balcon du 6e étage de l’immeuble parisien de la rue d’Odessa où il habite. Piégé par sa propre médiocrité, Paul Hilbert ne se sent fort qu’une arme à la main : « Tout est allé beaucoup mieux à dater du jour où je me suis acheté un revolver. » Il lui suffira d’entendre parler d’Érostrate pour que son histoire l’encourage à passer à l’acte et à tirer dans la foule en se disant « Moi aussi, un jour, au terme de ma sombre vie, j’exploserai et j’illuminerai le monde d’une flamme violente et brève comme un éclair de magnésium ». Mais peut-on vraiment commettre un crime sans autre motivation que d’inscrire son nom dans l’histoire, fut-ce affublé du titre de « salaud » ou de « monstre » ?

Sartre rejette le mobile anarchiste qu’interroge Camus dans Les Justes (1949) car pour Paul Hilbert, « les anarchistes aiment les hommes à leur façon ». Peut-être concède-t-il comme mobile du crime une certaine esthétique du geste. André Breton ne suggérait-il pas dans le Second Manifeste du surréalisme (1930) que « l’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule » ? Plus philosophiquement, l’on peut penser qu’au moment où il écrit Érostrate, Sartre veut s’affranchir d’une conception essentialiste de l’homme qui empêcherait la liberté de s’exprimer. Ce que veut abattre Paul Hilbert, c’est l’injonction que résume la formule parodique : « Que nul n’entre ici s’il n’est humaniste ». En dressant le portrait d’un forcené, Sartre ne cherche évidemment pas à justifier le crime gratuit mais à montrer que tuer pour la seule notoriété n’est pas chose impossible tant l’homme est libre de choisir son destin.

Selon l’historien romain Valère Maxime, les Éphésiens, choqués par l’acte d’Érostrate, interdirent à jamais que son nom soit cité. Mais l’histoire n’a pas retenu cette damnatio memoriae. Qu’en sera-t-il de Tetsuya Yamagami ? Les Japonais maudiront-ils son nom s’il s’avère que le meurtrier de Shinzo Abe, atteint du syndrome d’Érostrate, n’a rien voulu d’autre que de sortir de l’anonymat, à n’importe quel prix ?