Entretien
Anne Abeillé : “La grammaire française est un système plus souple qu’on ne le croit”
Anne Abeillé en 2013. ©Didier Goupy/Signatures
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La grammaire française fait parfois l’objet de débats passionnés. Faut-il reprendre quelqu’un qui dit « malgré que » ? Comment Internet transforme-t-il notre langue ? Ces réponses – et bien d’autres – se trouvent dans La Grande Grammaire du français (Actes Sud-Imprimerie nationale, 2021), ouvrage qui décrit de manière quasi exhaustive la manière dont notre langue est structurée. La linguiste Anne Abeillé, professeure à l’université de Paris et codirectrice de cette somme destinée à faire référence, nous en dit plus.
Deux tomes, plus de deux mille pages, une soixantaine de chercheurs associés, vingt ans de travail… Cette grammaire est une somme ! Qu’est-ce qui a motivé une si vaste et méticuleuse entreprise ?
Anne Abeillé : Cette Grande Grammaire du français a une genèse très simple : c’est une commande du CNRS ! L’idée était de pallier un manque. Contrairement à d’autres pays, comme l’Italie, l’Espagne ou la Roumanie, il n’existait pas une grammaire française qui fasse le point sur son emploi récent. Notre ouvrage apporte deux grandes nouveautés : une prise en compte du français parlé hors de France, et une attention portée aux usages multiples de notre langue (oral et écrit, mais aussi Internet, SMS, etc.). Pour composer ce nouvel état de la langue, nous ne voulions pas nous contenter d’étudier le français littéraire, comme le font le « Grevisse » ou d’autres, qui relèvent davantage du manuel de style. Notre approche se veut descriptive et non normative. Comme disait Montaigne : « Chaque usage a sa raison d’être. » Nous voulions décortiquer toutes les constructions que le français a à disposition, en proposant un cadre cohérent, avec des types d’analyse et des terminologies grammaticales unifiées. Et oui, cela nécessite de remplir des milliers de pages, car notre langue est vraiment très riche !
“Ce qui est nouveau ici, c’est l’importance donnée aux ambiguïtés potentielles et à l’implicite, qui sont omniprésents mais dont on a rarement conscience quand on parle”
Vos auteurs sont linguistes, mais certains sont aussi philosophes. Pourquoi ce choix ?
Ce qui est nouveau aussi, c’est l’importance donnée au sens, aux ambiguïtés potentielles, et à l’implicite, qui sont omniprésents mais dont on a rarement conscience quand on parle. Souvent les grammaires sont centrées sur l’écrit et sur l’orthographe, nous avons inclus les avancées concernant la phonologie et la philosophie du langage. Par exemple, qu’est-ce que l’identité ? Si je dis « Nous habitons le même immeuble », c’est l’identité d’objet, mais si je dis « Nous avons le même pull », ce n’est sans doute pas le même objet, c’est le même modèle, mais pas forcément la même taille, le même prix, etc. Ce que nous sommons « l’identité de type ».
À qui s’adresse cette grande grammaire ?
Notre ouvrage trouve un public naturel chez les passionnés du français et les personnes dont le travail est en lien étroit avec le langage (enseignants, journalistes, éditeurs, traducteurs, etc.). Mais bien qu’il s’agisse d’un ouvrage scientifique, conçu par des linguistes, nous souhaitons vraiment nous adresser à tout le monde. Je crois qu’il y a un vrai intérêt pour la langue et la grammaire en France, mais également une forme de méconnaissance de ce qu’il est possible de dire ou pas, et à quelles conditions. Est-ce que c’est un drame si je demande « Tu viens ? » plutôt que « Est-ce que tu viens ? » ou « Viens-tu ? » ? Ou bien encore, si je dis : « Comment il m’a parlé ! », est-ce que ce « comment » est exclamatif ou interrogatif ? Est-ce un usage vraiment nouveau ? Le livre permet à chacun de se réapproprier sa langue et de mettre un nom sur les tournures qu’il utilise spontanément.