1. Se créer
Moi, ce chef-d’œuvre ?
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 105 de Philosophie magazine « Suis-je l’auteur de ma vie ? », en kiosque le 01 décembre 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Faire de sa vie une œuvre d’art ? Voilà un idéal que Michel Foucault, au début des années 1980, redécouvre en lisant les Grecs antiques. Mais à quel genre d’éthique nous engage-t-il ?
« Ce qui m’étonne, c’est que, dans notre société, l’art n’ait plus de rapport qu’avec les objets, et non pas avec les individus ou avec la vie […]. Mais la vie de tout individu ne pourrait-elle pas être une œuvre d’art ? Pourquoi un tableau ou une maison sont-ils des objets d’art, mais non pas notre vie ? » (Dits et Écrits). Difficile de ne pas être séduit, voire fasciné par ces lignes empreintes d’une insistance, d’une gravité, d’une espérance aussi. Qui n’a jamais caressé ce rêve, ou nourri ce projet : celui de faire de sa propre existence une œuvre d’art, de la concevoir comme une création originale dont l’on serait à la fois l’auteur et le héros ? De prendre la vie comme un matériau pour se sculpter, se façonner, atteindre une forme de perfection et de beauté ? Si le vertige vous prend, pas de panique : un philosophe s’est aventuré dans ces questions à la toute fin de sa vie. Cet éclaireur, nous l’avons cité pour commencer : il s’appelle Michel Foucault.
« Pourquoi un tableau ou une maison sont-ils des objets d’art, mais non pas notre vie ? »
Michel Foucault
Tout démarre par un coup de théâtre. Début des années 1980 : Foucault, que l’on connaissait surtout pour son travail sur l’enfermement des fous à l’âge classique ou sur la naissance de la prison au XIXe siècle, surprend en entamant un grand flash-back historique et théorique. Dans ses derniers essais et cours au Collège de France, jusqu’à sa mort du sida en 1984, il se tourne vers l’Antiquité, les penseurs du monde gréco-romain. Dans quel but ? Pour montrer que les Anciens ont élaboré une « esthétique de l’existence » : faire de la vie une œuvre d’art, lui donner une belle forme, telle est pour eux la tâche cardinale. Cela suppose un travail spécifique, passe par le développement de ce que Foucault appelle des « techniques de soi ». Il les définit comme « des pratiques réfléchies et volontaires par lesquelles les hommes, non seulement se fixent des règles de conduite, mais cherchent à se transformer eux-mêmes » (L’Usage des plaisirs). Il y va de la décision de se discipliner au quotidien pour se transfigurer. Concrètement, le champ de ces « arts de l’existence » couvre un large spectre. Foucault aborde des domaines comme le régime alimentaire et la sexualité, où l’enjeu pour les Antiques est de se prémunir des excès, de parvenir à la maîtrise de soi. Mais les élans et les plaisirs du corps ne sont pas les seuls à devoir être tempérés ; le bon « gouvernement de soi » s’étend à l’esprit, aux pensées. Ici, Foucault analyse toute une série de procédés préconisés par les écoles philosophiques canoniques, en particulier chez les stoïciens. La liste n’étant pas exhaustive, citons quelques actes essentiels : méditer, se remémorer des préceptes (la mort n’est pas à craindre, par exemple) ou anticiper certains maux futurs (la maladie, l’exil) pour éviter de s’affliger s’ils surviennent ; faire son examen de conscience, afin d’évaluer si l’on a bien agi conformément à ses principes ; écrire, aussi : soit rédiger des lettres à des amis pour les orienter dans la vie, comme Sénèque avec Lucilius, soit tenir des recueils de notes privées, consignant des maximes, des raisonnements, des observations – les Pensées pour moi-même de Marc Aurèle offrent un exemple magistral d’un tel journal de bord, car l’empereur-philosophe y soliloque pour s’exhorter à vivre chaque jour en stoïcien.