Hors-série "Philosophie du réchauffement climatique"
Pablo Servigne : pour une communauté de destin
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Cet article est issu du Hors-série n°n°46 de Philosophie magazine « Philosophie du réchauffement climatique », en kiosque le 23 juillet 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Créateur du concept de collapsologie, Pablo Servigne appelle à rompre avec notre représentation du monde, de la nature et du pouvoir en réponse aux multiples formes d’effondrement en cours dans le monde. Il esquisse ici les contours d’un nouvel équilibre, alliant résistance et résilience, fait d’entraide entre les vivants.
Comment définiriez-vous une politique de l’effondrement ?
Pablo Servigne — Les gens ont facilement tendance à parler de « l’effondrement », au singulier. L’effort, en collapsologie, c’est d’essayer de mettre du pluriel. « L’effondrement » ne désigne pas un moment clairement délimité, c’est une dégradation progressive, il n’y a pas un avant et un après… sauf peut-être pour les historiens du futur qui analyseront notre époque. De plus, il y a différents effondrements : de la biosphère, des écosystèmes, de la civilisation, des sociétés, des peuples et de leur culture, de la notion de progrès, etc. Il faut penser pluriel, entrer dans la complexité. Certains effondrements sont déjà en cours, d’autres sont des risques. En somme, il est difficile de voir une politique de l’effondrement. Je vois plutôt des politiques, avec au moins trois volets d’intervention.
Dans le premier volet, il y a la nécessité de comprendre les causes des catastrophes, qui sont, elles aussi, multiples : le capitalisme, le matérialisme, l’extractivisme [exploitation massive des ressources de la nature ou de la biosphère], le productivisme, le patriarcat, l’invention de l’agriculture, la séparation nature/culture, etc. Il y en a beaucoup ! Une multitude de bifurcations historiques a conduit à la situation actuelle, celle d’une société qui s’autodétruit. Ce serait donc un objectif politique que de s’attaquer aux causes pour réduire les risques d’effondrement et en atténuer les effets. Il s’agit de luttes pour défendre la vie et la justice sociale. Comme le disait Yves Cochet dans la postface de notre ouvrage Comment tout peut s’effondrer (2015) : une éthique de l’effondrement devrait avoir comme horizon de limiter le nombre de morts et la quantité de souffrance.
Et le second volet ?
Lutter et protéger ne suffit pas ; une politique de l’effondrement (mais on pourrait dire : de l’Anthropocène) devrait aussi avoir pour objectif de créer des alternatives à ce monde mortifère, et surtout de régénérer le vivant. Et je ne parle pas seulement du nombre d’espèces ou de la taille des populations : la biodiversité, c’est avant tout la diversité des liens qui se tissent entre les êtres vivants. Une richesse d’interactions, qui inclut évidemment les humains, mais surtout les non-humains.
C’est selon vous une manière de se rapporter à l’avenir ?
Bien sûr. Les décisions politiques sont portées par un horizon commun, un regard porté sur le futur. Que voulons-nous pour l’avenir ? Quelle perspective avons-nous sur le temps long ? Vers où voulons-nous aller ? Et qui est ce « nous » ? Ces questions restent sans réponse dans la plupart des discours politiques, centrés sur le court terme. Or c’est justement cela que les gens attendent. Quand on parle de quête de sens, c’est dans le double sens du mot, une explication et un cap.
"L’horizon doit être l’autonomie, mais pas l’autarcie, le chacun pour soi !"
Le troisième volet, ou disons le troisième pied d’un tabouret bien stable, passe donc par un changement de conscience, de rapport au monde, donc par l’invention d’un nouveau récit – Où allons-nous ? Pourquoi ? – qui forge entre les humains une communauté de destin. Et aujourd’hui, le récit commun doit inclure les non-humains ! Ces questions qu’on peut qualifier de spirituelles (elles changent notre rapport au monde) et qui relèvent d’une certaine intériorité sont éminemment collectives, donc politiques. Sans cette troisième approche, il n’y a rien, il est impossible de mettre en place des stratégies, de nouer des alliances durables, et de désigner des adversaires.