Le classique subjectif
Penser plus loin que son utérus
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Cet article est issu du numéro 148 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 mars 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Il y a un avant et un après Le Deuxième Sexe. Après sa publication en 1949, les femmes trouvent en Beauvoir une voix qui donne la place à la manière spécifique qu’a leur corps d’être au monde. De quoi ouvrir la voie à une nouvelle vague du féminisme et aux études de genre.
Ceux qu’elle a lus
Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716)
Beauvoir lui consacre sa thèse. C’est grâce à lui qu’elle fait une rencontre décisive. Alors qu’elle prépare l’oral de l’agrégation, un ami l’invite à aider un groupe de jeunes hommes à comprendre les subtilités des monades et de sa théodicée. « Les petits camarades m’attendaient le lundi matin à la Cité universitaire ; ils comptaient sur moi pour travailler Leibniz », se souvient-elle dans Mémoires d’une jeune fille rangée. Les « petits camarades » se nomment Jean-Paul Sartre et Paul Nizan. « C’est alors que tout a commencé. »
Friedrich Nietzsche (1844-1900)
À peine âgée d’une vingtaine d’années, Beauvoir est saturée de questions quant à son avenir et à la connaissance d’elle-même. Elle cherche notamment à percer le mystère de l’injonction nietzschéenne « deviens ce que tu es ». Dans ses notes en vue de l’écriture de son premier roman, elle fait part de ses doutes : « Deviens qui tu es ? Connais-toi toi-même ? Vois-toi toi-même ? » Les saillies antichrétiennes de Nietzsche la rebutent d’abord, mais sa philosophie qui place l’affirmation de la vie comme valeur première la séduit, une fois sa foi en Dieu abandonnée.
Henri Bergson (1859-1941)
C’est la lecture de Bergson qui lui donne sa vocation d’écrivaine. Dans ses Cahiers de jeunesse, elle recopie le vœu exprimé dans l’Essai sur les données immédiates de la conscience de lire un jour un « romancier hardi » qui pourrait « déchir[er] la toile habilement tissée de notre moi conventionnel .» Beauvoir a 18 ans et confie ressentir « une grande ivresse intellectuelle » à la lecture de Bergson. Même si son premier roman ne dépasse pas les neuf pages, elle a le pied à l’étrier. Elle aime par ailleurs la façon qu’a Bergson de philosopher, loin des « constructions plus ou moins logiques » mais au contraire au plus près de « la réalité palpable ».