Un classique éclaire le présent
Petite philosophie du pogo
© AndreasCZ/Czech Wikipedia/Wikimedia Commons
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La saison estivale marque le retour des festivals musicaux. Si vous avez prévu d’assister à des concerts (non classiques), vous avez peut-être une certaine appréhension à l’idée de vous retrouver pris dans un « pogo », jouxté par des hordes de sauvage sautant dans tous les sens et risquant de vous blesser. Mais d’où vient cette drôle de danse et comment expliquer son succès renouvelé ?
« Si t’es fragile va à la buvette, ou commence à appeler les pompiers. » Le ton est donné par le rappeur Sofien Manessour, dit Soso Maness, dans son morceau L’Hymne du pogo (2022). La pratique n’est pas à prendre à la légère : participer à un pogo est exclu pour les « fragiles », il faut s’y préparer et ne pas exclure d’avoir recours à une aide extérieure. De quoi en décourager plus d’un, mais aussi d’enthousiasmer les plus téméraires, ce qui expliquerait la persistance de cette activité dans les concerts, et son apparente contagion de la scène punk aux autres genres musicaux – jusque, donc, au rap actuel.
Au commencement était le punkoutisme
À l’origine, en effet, cette danse désordonnée où l’on saute sur place (le nom vient du pogo stick, ce bâton sauteur né en Allemagne dans les années 1920) en s’entrechoquant les uns les autres est apparue à la fin des années 1970 dans des concerts de punk rock. La légende veut que ce soit Sid Vicious, le sulfureux bassiste des Sex Pistols, qui l’ait inventé. Comme le raconte le documentaire de Julien Temple L’Obscénité et la fureur. La Véritable histoire des Sex Pistols (2000), c’est en décembre 1975 à Londres, lors d’un concert du groupe dont il ne faisait pas encore partie, que John Simon Ritchie, le futur Sid Vicious, excité comme une puce, se mit à sauter sur place pour mieux voir la scène, et que ses voisins commencèrent à l’imiter. Ce geste inaugural fut peu à peu systématisé dans les concerts de punk, avec progressivement des variantes de plus en plus chaotiques et brutales comme le mosh, dans sa déclinaison hardcore puis metal, dans lequel les danseurs n’hésitent pas à s’adonner à des mouvements de bras et de jambes désordonnés en se poussant vigoureusement les uns les autres, éventuellement au sein de zones dédiées – le mosh pit ou circle pit, où ils peuvent aussi courir en cercle – ou en recréant des sortes d’arènes – les walls of death – dans lesquels les danseurs se séparent en deux clans distincts avant de se foncer dessus. L’histoire de cette barbarie apparente épouse donc celle du mouvement punk lui-même, conçu comme une réponse à la morosité d’une époque en proie aux chocs pétroliers, au chômage et à l’apparition du néolibéralisme, et entendant cultiver la spontanéité, l’animalité et l’excès. Des exigences qui se retrouvent tant dans la musique, le punk rock ultra-rapide et exempt de virtuosité, incarnant une volonté de retourner à la simplicité du rock primitif, que dans la philosophie qui le porte, empreinte de subversion et dirigée vers l’autogestion, comme l’a notamment établi le critique rock américain Greil Marcus dans son essai Lipstick Traces. Une histoire secrète du XXe siècle (1998).