Dossier “La guerre, alors qu’on n’y pensait plus”
Peut-on encore gagner une guerre ?
Un soldat ukrainien près de Zolote (Ukraine), le 19 février 2022. © Evgeniy Maloletka/AP/SIPA
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Cet article est issu du numéro 158 de Philosophie magazine, en kiosque le 19 mars 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Échappant aux règles classiques qui régissent la confrontation armée, les conflits contemporains rendent difficile la définition d’un vainqueur. Trois spécialistes expliquent cette dilution de la guerre et de la paix.
Poutine a déjà perdu la guerre. On a pu le lire, alors que les bombardements se poursuivaient sur l’Ukraine. L’historien Yuval Noah Harari écrivait ainsi le 1er mars qu’il « semble de plus en plus probable que Poutine prenne le chemin d’une défaite historique. Il remportera peut-être toutes ses batailles, mais il n’en perdra pas moins la guerre ». Sur le plan des images et de la communication, le président russe a effectivement été battu par la stature de chef de guerre du président Zelensky et l’efficacité de la propagande ukrainienne. Car le pays affiche son unité. Sur ce plan-là aussi, Poutine semble avoir échoué, en évaluant mal la résistance populaire comme la réaction coordonnée de l’Union européenne. Enfin, la blitzkrieg annoncée n’a pas eu lieu, laissant présager une guerre longue et meurtrière. Sur le plan militaire, il ne s’agit donc pas de l’« opération spéciale » vantée par le Kremlin mais d’un bourbier. « Ce que cette guerre détruit est l’avenir de la Russie, et ses habitants le savent », notait le philosophe et politologue Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Dans un article intitulé « Pourquoi Poutine a déjà perdu la guerre », paru le 27 février, il résumait les indices marquant le « début de la fin » pour l’autocrate : « Cette guerre “de trop” est sa plus grande erreur de jugement et elle pourrait causer sa perte. » Est-ce pour autant que l’Ukraine a gagné ? Rien n’est moins sûr. Le pays est dévasté, des millions d’Ukrainiens sont poussés à l’exil, d’autres comptent leurs morts. Alors, se pourrait-il qu’il y ait des guerres sans vainqueur ?
Un mauvais génie
Pour le professeur de sciences politiques et spécialiste de stratégie militaire, Jean-Vincent Holeindre, auteur de La Ruse et la Force (Perrin, 2017), « Vladimir Poutine aura du mal à gagner la guerre, car même s’il l’emportait sur le plan militaire, il lui faudrait imposer sa volonté sur le plan politique. Or, en usant de la force contre le peuple ukrainien, il renforce le sentiment d’appartenance nationale et se met à dos la plupart des États à l’échelle du monde. De manière générale, dans les conflits actuels, on observe une déconnexion entre la conduite des affaires militaires et la finalité politique. Que fait-on d’une victoire militaire ? Très peu d’exemples récents témoignent d’un usage de la force militaire qui permette de réaliser un but politique. Difficile de dire quel est celui de Vladimir Poutine, d’ailleurs. On peut douter que rattacher l’Ukraine à la Russie constitue un objectif politiquement réaliste. »