Rencontre
Philippe Boxho, médecin légiste : “Je suis la dernière chance pour un mort de se faire entendre des vivants”
Philippe Boxho, médecin légiste et professeur de criminalistique et de déontologie à l’Université de Liège où il dirige l’Institut
de médecine légale. © Éric Garault/Pasco
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 191 de Philosophie magazine « Pourquoi se complique-t-on la vie ? », en kiosque le 03 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Médecin légiste, Philippe Boxho relate dans ses livres, véritables best-sellers, l’histoire des morts qu’il a autopsiés et des crimes qu’il a élucidés. Alors qu’il assume de réécrire leur vie, il se sent lié par un devoir de vérité vis-à-vis des faits et par un respect à l’égard des cadavres.
Vous êtes médecin légiste. Comment choisit-on ce métier ?
Philippe Boxho : Dans mon cas, ce fut un peu par hasard. Adolescent, je voulais être prêtre. Je vivais dans un milieu très chrétien – pas conservateur mais très croyant. Je m’y sentais à ma place. Puis, des doutes ont surgi. Lors d’un pèlerinage à Lourdes, au bord du Gave de Pau, je m’en suis ouvert à l’évêque de mon diocèse. Il m’a compris et m’a incité à faire des études universitaires. J’hésitai entre droit et médecine. À l’époque, les étudiants géraient les inscriptions. Au moment de l’appel, c’est médecine qui est tombée… J’ai adoré ces études, en particulier l’anatomie. J’ai fait de la recherche dans ce domaine : on avait mis au point un système de radiographie pour reconstruire les muscles déchirés. La salle d’autopsie était à proximité. Dès la première séance, la perspective de faire apparaître la vérité cachée d’un cadavre m’a attiré.
En plus d’une spécialisation en expertise judiciaire, vous avez fait une thèse en criminologie.
Comprendre pourquoi un délit ou un crime peut être commis, qu’il s’agisse de la petite délinquance, d’un viol ou d’un meurtre, c’est passionnant. Mais je me suis aussi intéressé aux fautes du médecin. Ma thèse portait sur la responsabilité pénale du médecin : qu’est-ce qu’un médecin « prudent, compétent et diligent », selon la formule, aurait dû faire qu’il n’a pas fait ?
Vous n’êtes pourtant pas un médecin comme les autres. Sur la scène d’un accident, votre premier souci n’est pas de porter secours mais de veiller à ce que les corps ne soient pas déplacés.
La médecine légale est une discipline à part. L’objectif du médecin est de soigner, sinon de guérir. Lors d’un célèbre procès sur la responsabilité médicale, le procureur auprès de la Cour de cassation a donné une définition qui fait encore jurisprudence aujourd’hui : le médecin s’engage à « donner des soins non pas quelconques, mais consciencieux, attentifs, et réserve faite de circonstances exceptionnelles, conformes aux données acquises de la science ». Le médecin soigne, il n’a pas d’obligation de guérir, et la mort est toujours possible mais elle ne fait pas partie des soins. D’où la difficulté de laisser une place à celui qui prend soin… du mort. Dans un pôle hospitalier, on ne sait jamais dans quel département nous caser. Moi-même, bien que diplômé de médecine, je ne peux pas délivrer de soin ni d’attestations de soin, sauf en cas d’urgence. Les soins me sont interdits. Pourquoi ? Parce que, dès l’instant où je prodigue un soin, même s’il ne s’agit que de désinfecter une plaie, je perds la neutralité qui est la mienne en tant qu’expert. L’éthique qui est la mienne échappe à l’éthique médicale classique. Sur le papier, on est médecin, parce qu’on doit comprendre comment on meurt et que, pour comprendre comment on meurt, on doit savoir comment on vit. Mais on n’est pas des médecins au sens thérapeutique.
Si vous deviez définir votre métier, que diriez-vous alors ?
Je suis la dernière chance pour un mort de se faire entendre des vivants.
Vous reformulez l’adage d’Hippocrate, le père fondateur de la médecine : « En premier lieu, ne pas nuire… à l’enquête. »
C’est un jeu de mots qui me permet de transposer le grand principe de la médecine curative aux morts accidentelles ou criminelles.
Vous vous sentez une obligation vis-à-vis des morts ?
On dit parfois qu’autopsier un corps, c’est lui manquer de respect. Pour moi, c’est exactement l’inverse. Je rends justice au mort. Je lui permets d’être enterré ou incinéré en connaissance de cause, en n’étant pas privé des raisons de son trépas. Parfois, des familles viennent me trouver bien après l’enterrement avec leurs questions. Il est alors trop tard.