Philippe Raynaud : « Français, encore un effort, si vous voulez devenir américains »

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Cet article est issu du numéro 19 de Philosophie magazine « 19 - mai 2008 », en kiosque le 24 avril 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Philippe Raynaud, professeur de sciences politiques, conteste la thèse d’une américanisation de la vie politique française. Notre culture est loin du jugement moral de mise aux États-Unis.

« Selon certains, le fait de voir la vie privée des hommes politiques français de plus en plus exposée dans les médias correspondrait à une américanisation… Ce diagnostic m’apparaît erroné : nous assistons plutôt à une liquidation des restes d’Ancien Régime.

Rappelons comment privé et public s’articulent aux États-Unis. Dans la culture protestante, l’idéal de sincérité joue un rôle capital : on demande à une personne d’avoir la même attitude en public et en privé. Les décisions de justice se fondent sur le témoignage, ce qui explique la gravité du mensonge. Qu’un homme politique tienne des discours en décalage avec sa pratique personnelle est donc perçu comme inacceptable. Le gouverneur démocrate de New York, Eliot Spitzer, en a fait les frais. Connu pour diverses croisades moralisatrices, y compris celle contre le proxénétisme, il a été contraint à la démission le 12 mars dernier ; il aurait été le client no 9 d’une agence de call-girls. Comme la loi américaine ne protège pas la vie privée de façon aussi stricte qu’en France, les informations sont utilisées par tous les courants politiques pour discréditer les adversaires. La presse de droite dénonce le laxisme moral des démocrates ; la presse libérale, de gauche, utilise le même type d’informations pour montrer que les conservateurs sont infidèles à leurs valeurs. La demande d’impeachment lancée contre Bill Clinton à la suite de l’affaire Lewinsky, en 1998, a été orchestrée par les républicains pour discréditer un homme politique libéral, mais elle n’a pas abouti ; les démocrates ont remporté les élections suivantes au Congrès et Clinton est redevenu populaire à la fin de son mandat.  Le supposé puritanisme des Américains est d’ailleurs beaucoup moins exigeant qu’on le croit, et leurs présidents n’ont pas tous été des modèles de vertu. Thomas Jefferson a eu pour maîtresse Sally Hemings, une esclave noire de sa plantation, Eleonor Roosevelt n’était pas une épouse modèle et John Kennedy s’est fait souhaiter son anniversaire par Marilyn Monroe dans une scène restée -célèbre… Récemment, la presse s’est fait écho de rumeurs concernant le candidat républicain, John McCain, qui aurait eu une liaison avec l’une des responsables de sa campagne, mais l’affaire n’a guère eu de suite. Pour beaucoup d’Américains, si la chose avait été prouvée, cela n’aurait peut-être pas été aussi grave qu’une passade car, dans le cas d’une liaison, il peut y avoir des sentiments. Où l’on retrouve l’importance de cet idéal de sincérité : la vie privée d’un homme de pouvoir américain fait l’objet d’une évaluation d’ordre moral.

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