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Picasso violeur ? Quand le regard du spectateur entre en politique

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Picasso violeur ? Quand le regard du spectateur entre en politique

Rue de Thorigny à Paris, fin novembre 2023, à côté du musée Picasso. © Martin Legros

Interpellé et troublé par un tag féministe aperçu en passant devant le musée Picasso, à Paris, qui m’accuse d’être complice « esthétique » d’un violeur si je continue d’apprécier l’œuvre du peintre, je me suis arrêté pour interroger passants et visiteurs du musée. Résultat : des réactions contrastées qui témoignent d’une nouvelle politisation du regard ou d’un nouveau “partage du sensible” au sens que lui donne le philosophe Jacques Rancière.


 

Avant-hier matin, en passant à vélo au coin du musée Picasso, rue de Thorigny, dans le IIIe arrondissement de Paris, je tombe sur ces lettres majuscules peintes en noir sur papier blanc et collées sur le mur de l’hôtel particulier qui jouxte le musée : « VOUS APPRÉCIEZ PICASSO, VOUS APPRÉCIEZ L’ŒUVRE D’UN VIOLEUR ».

Admirateur du peintre et du magnifique musée qui est abrité dans le très bel hôtel Salé, dans le quartier du Marais, je suis enclin, face aux mises en causes d’artistes comme Roman Polanski ou Woody Allen, à préserver la différence entre l’œuvre et la vie. Mais depuis quelque temps déjà, ma fille Valentine, 14 ans, m’interpelle sur le cas Picasso. Car soutient-elle, pour lui, la séparation étanche que tu entends maintenir entre l’œuvre et la vie, ne tient pas. « Regarde ses tableaux ! Il maltraite les corps, et celui des femmes en particulier, dans son art comme dans sa vie. »

Bousculé par ce tag (en réalité plus proche du dazibao, dans son mode d’affichage) comme par l’avis tranché de ma fille, j’ai donc été incité ce jour-là à me renseigner un peu plus précisément. Interpellé comme spectateur, je me suis senti mis en demeure de répondre de mon regard devant les tableaux de Pablo Picasso. Je suis donc allé y voir d’un peu plus près.

Résultat : institutionnellement, la distinction entre l’œuvre et l’homme est toujours très étanche. 50 ans après la mort du maître de l’art moderne (1881-1973), l’artiste total, peintre, sculpteur et dessinateur qui a participé à toutes les grandes révolutions esthétiques du XXe siècle, du surréalisme au cubisme en passant par l’ouverture sur l’Afrique, mais qui a empoigné aussi la vie et le siècle avec une énergie sans pareille, partageant sa vie avec un grand nombre de femmes et assumant la responsabilité de l’artiste avec sa dénonciation du massacre de Guernica dans le tableau éponyme, continue d’être célébré dans le monde entier. Pas moins de 42 expositions lui sont consacrées à travers la planète pour célébrer sa mémoire. Et ses tableaux continuent de se vendre à des prix astronomiques – comme cette magnifique Femme à la montre, partie pour 139 millions de dollars à New York au début du mois de novembre.

Et pourtant, dans le même temps, dans la foulée du mouvement #MeToo, la lente et tardive mise à jour de son comportement problématique avec les femmes a infléchi, dans les dernières années, la figure de l’icône de l’art moderne. Celui qui se présentait lui-même comme un « minotaure » semble avoir entretenu des relations tyranniques de domination misogyne, en particulier avec les huit femmes, parfois beaucoup plus jeunes que lui, avec lesquelles il a partagé sa vie, n’hésitant pas à leur interdire d’exercer leur métier, confisquer leur passeport, les isoler du monde, les tromper et les quitter brusquement tout en leur refusant le divorce, etc. Deux d’entre elles se seraient suicidées, des suites de cette relation d’emprise. Ce qui conduisait le New York Times à se demander en mai dernier, Picasso, l’aimer ou le haïr ?, tandis que certaines voix féministes appellent aujourd’hui à revisiter l’œuvre à l’aune de ces révélations – comme Julie Beauzac dans l’émission Picasso. Séparer l’œuvre de l’auteur, tirée de son podcast à succès chez les jeunes Vénus s’épilait-elle la chatte ?, où intervient Sophie Chauveau, autrice de Picasso, le Minotaure (Folio Gallimard, 2020). Reste que, même s’il a pu se montrer dominateur et agressif, il ne semble pas exister d’accusation formelle de viol et encore moins de condamnation. Comme l’affirme dans le journal Le Monde l’historienne Laurence Madeline, autrice d’un livre sur l’une des compagnes du peintre, Marie-Thérèse Walter et Pablo Picasso, biographie d’une relation (Scala, 2022), son comportement machiste et égoïste n’en fait pas un violeur, un pédophile ou un prédateur sexuel : « Il faut des preuves. Je suis féministe, mais aussi historienne. J’épluche les archives tout en sachant qu’un écrit ne dit pas forcément la vérité, je cite les sources, je confronte, je tiens compte du contexte, par exemple de ce que vivent les femmes dans le couple à l’époque. »

À moitié rassuré par ces éléments objectifs, j’ai voulu sonder le public, pour savoir si mon trouble était partagé. Devant le musée, j’ai interpellé les visiteurs, français ou étrangers, qui se rendaient au musée en leur montrant le tag en question. Résultat :

  • « Il faudrait vérifier ces allégations péremptoires », me dit une femme ;
  • « C’est un effet de mode affligeant », m’oppose une autre ;
  • « Je ne sais pas quoi en penser » (un touriste américain) ;
  • « Cela me donne envie de me renseigner, me répond une jeune Française. Et si c’était confirmé, cela changerait peut-être mon regard. Avec peut-être un conflit entre mon appréciation de l’œuvre et mon jugement de citoyen » ;
  • « Picasso était un homme de pouvoir, il plaçait les femmes sous emprise, c’est bien de le savoir, mais cela ne va pas m’empêcher de l’aimer, d’apprécier ses dessins érotiques, notamment, qui sont extraordinaires », me glisse une guide, entre deux visites. « Enfant, je l’ai découvert parce que ma grand-mère m’emmenait voir ses dessins érotiques, en bravant l’interdiction des prêtres. Et en considérant qu’une petite fille pouvait voir cela » ;
  • « C’est très bien ! On va enfin réévaluer la représentation de la femme dans cette œuvre. Picasso était un créateur compulsif, il a piqué plein de choses à ses contemporains, comme Braque, et aux femmes avec lesquelles il a vécu et qu’il a maltraitées. Il est temps de réviser notre regard sur son œuvre » (une dernière personne).

Après avoir entendu ces réactions, je me suis souvenu de ce que soutient le philosophe Jacques Rancière de la politique, qui n’est pas circonscrite aux institutions et aux espaces de délibération publique mais plonge ses racines jusque dans les sensations de chacun.

Là où Aristote définit le citoyen comme « celui qui a part au fait de gouverner et d’être gouverné », Rancière considère qu’une autre forme de partage, sensible et esthétique, précède cet avoir part, un partage qui est plus décisif parce qu’il décide de ce qui fait l’objet de la délibération et de ceux qui peuvent y avoir part. 

“J’appelle partage du sensible ce système d’évidences sensibles qui donne à voir en même temps l’existence d’un commun et les découpages qui y définissent les places et les parts respectives. Un partage du sensible fixe donc en même temps un commun partagé et des parts exclusives. Cette répartition des parts et des places se fonde sur un partage des espaces, des temps et des formes d’activité qui détermine la manière même dont un commun se prête à participation et dont les uns et les autres ont part à ce partage”

Jacques Rancière, Le Partage du sensible, La Fabrique, 2000

C’est ce partage du sensible que cherche à modifier, me semble-t-il, un tag comme celui aperçu sur le mur du musée, en nous interpellant, brutalement mais efficacement, sur ce qui sous-tend notre regard, sur un artiste, sur le corps, sur les femmes. Mais ce matin, quand je suis repassé devant la façade vandalisée, le tag avait été effacé par les services de la mairie. Pour Jacques Rancière, cet effacement, dicté par des considérations de bienséance et d’ordre public, relèverait sans doute plus de la « police du sensible » que de la « politique du sensible ». C’est pour que cet effacement ne soit pas total que je me suis décidé à écrire cet article. Comme pour partager mon trouble avec d’autres spectateurs.

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