Pierre Judet de La Combe : “Lire les Anciens permet de faire l’expérience de l’autre”
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Cet article est issu du numéro 96 de Philosophie magazine « Le bien et le mal, ça s’apprend ? », en kiosque le 21 janvier 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Les Grecs et les Romains ne nous ressemblent guère. Mais c’est en cela qu’ils ont quelque chose à nous apprendre, affirme l’helléniste Pierre Judet de La Combe. Si Achille ou Antigone sont des personnages étranges, ils nous ouvrent au questionnement éthique.
« Cela peut paraître surprenant, mais les Anciens n’ont presque rien à nous apprendre de positif. Certes, nous nous sommes construits en nous rapportant à eux, et on ne cesse de nous rappeler que nous sommes les descendants des Grecs et des Romains. Or c’est une mauvaise métaphore, une idée fausse. Nous ne sommes pas leurs héritiers, ce sont des parents par adoption. Il y a eu plusieurs moments d’un retour collectif aux Anciens : le Moyen Âge, la Renaissance, l’Âge classique, le Romantisme, puis, pour finir, deux tentatives désastreuses, le fascisme et le nazisme. Il s’agit d’une origine décidée, révolutionnaire, choisie pour échapper aux contraintes du présent. L’Antiquité a été modifiée à chacune de ces adoptions. En a-t-on encore besoin aujourd’hui ?
À bien observer le contenu de leur pensée, on risque de tomber de haut. Prenez la justice. Selon une définition que cite et critique Platon dans la République, elle consiste à “bien traiter ses amis et traiter mal ses ennemis”. Cette idée a une longue postérité. Pour les Grecs, le monde est réparti entre amis et ennemis, ce qui fait écho à un environnement de guerre permanente. Quelques Modernes ont repris cette dichotomie, de Carl Schmitt à l’extrême gauche avec l’idée d’ennemis de classe. Cette compréhension binaire du monde se retrouve dans le discours du Front national qui oppose les Français dits “de souche” aux immigrés. On a ici le cas d’une valeur antique courante, qui pouvait être adaptée au contexte ancien d’une conception “objective” de la liberté, attachée à la condition sociale de chacun, mais qui change de sens et devient provocante lorsqu’elle s’oppose à une conception moderne et universaliste de la liberté, fondée sur la subjectivité. De même, pour la place faite aux femmes et aux esclaves, les Anciens sont indéfendables. Il est donc difficile de reprendre telles quelles les valeurs antiques. L’intérêt d’un retour aux Anciens n’est pas dans la reprise de contenus, mais dans la façon dont nous construisons notre modernité par rapport à eux. Il faut retrouver le chemin qui nous a menés à ne plus penser aujourd’hui comme Platon ou Aristote, mais, pour cela, nous devons penser à partir d’eux. Apprendre comment une pensée se constitue dans un langage est passionnant, et cela ne concerne pas que quelques érudits ou spécialistes. C’est la dimension éthique de la culture.