Petits meurtres entre amis

Pourquoi le “désir mimétique” empêche la gauche de s’unir

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Jean-Luc Mélenchon, sénateur de l’Essonne, et Arnaud Montebourg, député socialiste de la Saône-et-Loire, lors du Conseil national du Parti socialiste, le 26 novembre 2005

Jean-Luc Mélenchon, sénateur de l’Essonne, et Arnaud Montebourg, député socialiste de la Saône-et-Loire, lors du Conseil national du Parti socialiste, le 26 novembre 2005. © Fanny Tondre/REA

Quelques semaines après sa déclaration de candidature à la présidentielle, Anne Hidalgo crée la surprise : regrettant une « gauche fracturée, qui désespère beaucoup de nos concitoyens », elle appelle désormais à l’organisation d’une « primaire » capable de « rassembler » autour d’un seul candidat. Fin de non-recevoir, cependant, chez les autres candidats – de la France insoumise au PCF en passant par EELV. Seul Arnaud Montebourg s’est « réjoui » du revirement de la candidate du Parti socialiste et semble prêt à rejoindre l’initiative. L’union de la gauche n’est probablement pas pour demain, comme si la proximité rendait les luttes encore plus puissantes. Explications avec René Girard, qui décortique le mécanisme du désir mimétique.

 

  • Pourquoi la gauche est-elle incapable de se rassembler autour d’un ou une candidate ? Pourquoi chacun des prétendants au fauteuil présidentiel est-il prêt à risquer la défaite du « peuple de gauche » plutôt que de se retirer ? Si des différences idéologiques existent entre les candidats de gauche, le problème est sans doute aussi de l’ordre de la pulsion.
  • La course à la présidentielle, guidée par la fascination qu’exerce la fonction suprême, est une situation typique de « désir mimétique » décrite dans La Violence et le Sacré (1972) : chaque candidat, d’un bout à l’autre de l’échiquier politique, désire ce que l’autre convoite. Et ces désirs s’exacerbent mutuellement. Ce mimétisme engendre inévitablement une certaine violence – en témoigne l’atmosphère électrique voire exécrable des campagnes électorales. Les candidats sont happés dans une « rivalité mimétique » qui ne prend fin que lorsque l’un d’entre eux remporte l’élection et possède l’objet convoité. Le désir ne disparaît pas, puisqu’il sera relancé cinq ans plus tard... Mais pendant un temps, il est mis en sourdine.
  • Pour remporter la course, chaque candidat cherche à se distinguer des autres. Et ce, alors même qu’il leur ressemble, puisqu’il partage leur désir de gagner ! Il s’efforce ainsi de montrer que cette ressemblance est mineure. Le désir mimétique de la présidence est réorienté vers un autre désir, tout aussi mimétique, mais beaucoup plus paradoxal : celui de se distinguer des autres. Ce désir de distinction est exacerbé, non pas entre la droite et la gauche, mais au sein même de la gauche : le mimétisme des ambitions est redoublé par un mimétisme de fait, l’appartenance à une même « famille ». La chose est particulièrement vraie depuis que celle-ci est séparée en plusieurs mouvements qui, même s’ils ne sont pas équivalents sur le plan des sondages, se placent sur un plan de relative égalité. Aucun parti majoritaire, comme le PS naguère, n’est là pour affirmer sa domination et rassembler une partie de la « famille » à la fin.
  • Cette exacerbation du désir de distinction entre candidats de gauche les fait passer de la simple « rivalité » avec l’autre camp – celui de la droite – à une « haine » beaucoup plus viscérale, interne à une famille politique disséminée. Elle procède de ce que René Girard considère comme le « péril majeur » pour les sociétés : « la violence indifférenciée ». Aucun candidat ne veut vraiment se rallier aux autres, car permettre à un autre de gagner, c’est en même temps lui conférer la position dominante au sein de la gauche. La conjonction du désir présidentiel mimétique et du désir de distinction mimétique aboutit à un troisième désir : celui de dominer son propre camp.
  • Cette situation suscite une profonde incompréhension chez une partie des militants. « Additionnez vos scores et vous pourriez être au second tour ! Seuls, vous ne gagnerez jamais », clament-ils. C’est pourtant le propre, dirait René Girard, des luttes fratricides, des luttes entre semblables. Elles prennent toujours une tournure démesurément dramatique alors même qu’elles s’enracinent dans une très grande proximité. La gauche, assurément, n’est pas tirée d’affaire.