Profondeur virtuelle
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Cet article est issu du numéro 89 de Philosophie magazine « Peut-on être heureux sans travailler ? », en kiosque le 23 avril 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le problème de la mémoire ? Pour Bergson, ce n’est pas de savoir pourquoi nous nous souvenons du passé, ni où se conservent les souvenirs. C’est plutôt de savoir pourquoi nous ne nous souvenons pas de tout, autrement dit pourquoi la mémoire est inséparable de l’oubli.
L’explication tient au rôle du cerveau dans la vie de l’esprit. Dans Matière et Mémoire, son second livre, publié en 1896 après plusieurs années de recherches et de lectures sur la neuropsychologie, Bergson reconnaît au cerveau une fonction essentielle dans la structuration du souvenir ; mais c’est celle d’un filtre, ne retenant du passé que ce qui est directement utile pour éclairer l’action présente. Organe d’action, non de représentation, le cerveau sélectionne certains souvenirs et plonge les autres dans l’oubli : il contribue ainsi à refouler la presque totalité du passé dans l’inconscient.
Entre les mouvements observés dans la matière cérébrale et les pensées correspondantes, il y a donc le même rapport qu’entre la pantomime observée par un spectateur qui se boucherait les oreilles et la pièce entière, avec son intrigue et ses dialogues. Le mécanisme cérébral ne peut donc rendre intégralement raison de notre vie mentale, qui se distribue sur une pluralité de plans de conscience signalés par des seuils et des sauts qualitatifs. Notre rapport au passé en témoigne. Par exemple, on cherche à se remémorer un nom qu’on a « sur le bout de la langue » : avant de se révéler brusquement à la conscience à la faveur d’un jeu d’associations imprévisibles, le souvenir insiste à l’état « virtuel » ; c’est « comme une nébulosité qui se condenserait » pour enfin « s’actualiser », c’est-à-dire se manifester sous la forme d’une image-souvenir. Parfois, ces divers plans de conscience se traduisent par de franches différences de nature. Ainsi les « deux formes de la mémoire » distinguées par Bergson : d’une part, la mémoire-habitude qui, à la manière d’une leçon apprise par cœur, rejoue mécaniquement un épisode extrait de notre expérience passée en fonction des exigences de l’action présente ; d’autre part, le souvenir individualisé, par exemple l’image-souvenir associée à tel moment particulier où je lisais le texte de cette leçon.