La notion
Qu’est-ce que le “citoyen souverain” ?
© William L. pour PM
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Cet article est issu du numéro 179 de Philosophie magazine « Sexe. Où est-ce que ça coince ? », en kiosque le 25 avril 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« Je ne contracte pas avec une société privée » : en quelques jours, la vidéo diffusée début avril qui met en scène un couple de Drômois refusant de sortir de leur véhicule après leur interpellation par la police a été vue près de 10 millions de fois sur les réseaux sociaux. Au-delà du refus d’obtempérer, c’est leur justification qui retient l’attention. Leur rhétorique est caractéristique du mouvement des « sovereign citizens », né dans les années 1970 aux États-Unis, sous l’impulsion de l’activiste raciste et antisémite William Potter Gale. Elle essaime aujourd’hui en Europe. Ce mouvement, résume le politologue Barry Balleck dans son essai inédit en français Modern American Extremism and Domestic Terrorism (2018), est « un collectif flottant d’individus qui rejettent toute autorité gouvernementale et ne se croient pas liés aux lois d’un gouvernement […] qu’ils considèrent comme illégitime », comme le montre l’un de leurs symboles, inversant les rayures du drapeau américain (illustration). Ces « citoyens souverains », influencés par l’anarcho-capitalisme et la tradition des « antitaxes » outre-Atlantique, dénoncent un complot mondial qui aurait conduit, à l’aide d’un système juridique opaque, au remplacement secret des États par les entreprises. Ces États fantoches déposséderaient les individus d’eux-mêmes, dès la naissance, en leur attribuant une « personne juridique fictive » pour les forcer à obéir. Impôt, vaccination, école obligatoire ou, ici, code de la route… Aux yeux des « sovereign citizens », ces lois servent exclusivement les intérêts des gouvernements. Pour recouvrer leur liberté, les membres du mouvement se dotent de papiers d’identité alternatifs. Leur « utopie » est celle d’un monde délivré de la force contraignante de l’État, organisé par des accords de gré à gré entre des êtres ou des organisations souveraines. Cet idéal naïf n’est-il pas, en réalité, synonyme d’un monde régi par le rapport de force et hanté par le spectre de la « guerre de tous contre tous », selon l’expression de Hobbes ?