Société
Qu’est-ce que le “sens commun” ?
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Le Royaume-Uni s’est récemment doté – sans portefeuille officiel – d’un ministère du Sens commun, dans l’objectif avoué de lutter contre la propagation de la pensée dite « woke ». Une première qui interroge : le sens commun est-il une question politique ?
Qu’est-ce que le sens commun ? Si la notion, assez vague, a connu une longue histoire, qui remonte déjà à Aristote, elle prend un sens moderne au XVIIIe siècle au Royaume-Uni – ce n’est peut-être pas un hasard si c’est aujourd’hui ce pays-là qui se dote, même inofficiellement, d’un ministère dédié à cette question.
L’expression « sens commun » est tout particulièrement mise en avant par le philosophe Thomas Reid (1710-1796) dans An Inquiry into the Human Mind (Recherches sur l’entendement humain d’après les principes du sens commun, 1764). Tout l’enjeu, pour Reid, est de remettre la philosophie à sa place. Représentant de l’école écossaise du sens commun, ce penseur des Lumières écossaises contemporain (et critique) de David Hume interroge la possibilité d'établir une communuaté de jugements.
Thomas Reid contre les errements de la philosophie
Voici l’une des définitions que Reid donne du sens commun : « S’il existe certains principes, comme je le pense, que la constitution de notre nature nous pousse à croire et que nous sommes obligés de prendre pour acquis dans les affaires courantes de la vie, sans pouvoir en donner la raison, ce sont ceux que nous appelons les principes du sens commun ; et ce qui leur est manifestement contraire, c’est ce que nous appelons l’absurde. »
La philosophie se place trop souvent du côté de l’absurde, pour Reid. Elle doit donc reconnaître le « droit d’aînesse » du sens commun, accepter les jugements tout prêts que ce dernier fournit pour éventuellement les fonder, et non les remettre sans cesse en question dans un doute systématique.
Reid s’adresse notamment à Hume, dont l’empirisme radical conduit à affirmer, contre l’évidence la plus universellement partagée – d’après Reid –, que la pensée n’est pas le fruit de quelque chose qui pense, c’est-à-dire d’un Moi. C’est pourtant ce que sait d’emblée, sans avoir à le montrer, l’idée de sens commun : nous disposons tous d’un jugement assuré inhérent à notre nature, dont il est farfelu de rejeter les conclusions. Reid affirme avec force :
“Dans cette lutte inégale entre le sens commun et la philosophie, cette dernière en sortira toujours déshonorée et perdante ; elle ne pourra jamais prospérer tant que cette rivalité n’aura pas été abandonnée, tant qu’elle n’aura pas renoncé à empiéter sur le territoire du sens commun et qu’une amitié cordiale n’aura pas été rétablie ; car le bon sens n’a pas besoin de la permission de la philosophie pour dire ce qu’il fait […] De son côté, la philosophie n’a d’autre racine que les principes du sens commun ; elle en sort et s’en nourrit ; quand elle est coupée de cette racine, ses honneurs se flétrissent, sa sève se dessèche, elle meurt et pourrit”