La lettre du lundi
“Qui suis-je ?” Une question de fille ? Quand Beauvoir et Cyrulnik se retrouvent dans les calanques de Cassis
©Martin Legros
« En balade avec ma fille de 16 ans et une copine à elle dans les calanques entre Marseille et Cassis, j’ai retenu de leur conversation l’idée que les filles prenaient bien plus en charge que les garçons la question de “qui” elles sont. Une hypothèse que des esprits aussi différents que Simone de Beauvoir et Boris Cyrulnik semblent confirmer.
“Tu sais, Valentine, le reproche principal que j’aurais à lui faire, s’est exclamée Maïa alors que nous arrivions au sommet du col de Sormiou et qu’elles discutaient depuis un moment d’un ami commun, c’est qu’il ne se demande pas ‘qui’ il est.
— Réel ! Comme s’il ne s’en souciait même pas… Et d’ailleurs, c’est un peu le cas de tous les mecs qu’on fréquente. Nous, meuf, on n’arrête pas de se creuser la tête pour savoir ce qu’on ressent, ce qu’on veut vraiment, si ce qu’on dit et ce qu’on fait est compris par les autres, etc. On va chez le psy, on s’en parle entre nous… Alors qu’eux, c’est comme si cela ne comptait pas, qu’ils pouvaient vivre sans se poser la question.
— Sans compter la pression qui pèse sur nous, via les réseaux sociaux, pour qu’on soit conforme aux canons du moment, alors qu’eux, on les laisse bien tranquilles…”
Plaidoyer pour l'introspection
Au cours d’une petite semaine passée sur les hauteurs de Cassis avec ma fille Valentine et son amie Maïa, de telles conversations, glanées au cours de nos escapades dans les calanques d’En-Vau ou de Morgiou ont été légion. Tandis que nos corps étaient mis à rude épreuve au cours d’ascensions parfois vertigineuses sous un soleil de plomb, sous de vives bourrasques ou sous une pluie battante, j’oubliais les difficultés du terrain en écoutant d’une oreille discrète cette conversation.
Polarisées par l’attente de la baignade, elles mêlaient le récit des “bails” en cours entre potes avec des confessions sur les forces et les faiblesses psychologiques de chacune (“Tu te préserves trop des autres derrière le rideau de leur supposée ‘gênance’” ; “d’accord, sauf que toi, tu ne mets pas de limite…”). Au cœur de ces échanges, une défense de l’introspection, inégalement répartie entre filles et garçons. Leur dialogue a abouti à cette proposition déroutante, qui m’a accompagné tout le long de la semaine, selon laquelle nous aurions la tâche incessante d’interroger qui nous sommes : qui est en nous, qui nous voulons être, qui répond de nous, mais aussi ce qui nous échappe de ce que nous sommes et que l’Autre nous permet peut-être d’approcher.
Dans les pas de Beauvoir
Hasard de la balade, ce jour-là, nous sommes tombés sur un panneau qui faisait référence à la présence en ces lieux, il y a près d’un siècle, de Simone de Beauvoir. Jeune agrégée envoyée enseigner pendant l’année 1931-1932 à Marseille, la philosophe, angoissée à l’idée de vivre seule, “séparée de son passé et de tout ce qu’elle aimait” – dont Sartre, rencontré deux ans plus tôt – a été éblouie dès son arrivée sur les marches de la gare Saint-Charles et s’est alors découvert une passion qui ne la quitta plus pour la randonnée.
Du jeudi au dimanche, elle se jetait dans le bus qui passait en bas de sa chambre et arpentait à pied tous les sentiers de la côte. “De Cassis à La Ciotat, raconte-t-elle dans La Force de l’âge (1960), je suivis à pied des falaises cuivrées ; j’en éprouvai de tels transports que lorsque je remontai, le soir, dans un des petits cars verts, je n’avais plus qu’une idée en tête : recommencer. La passion qui venait de me mordre m’a tenue pendant plus de vingt ans, l’âge seul en est venu à bout ; elle me sauva cette année-là de l’ennui, des regrets, de toutes les mélancolies et changea mon exil en fête.”
Discours de la solitude volontaire
Cette passion nouvelle est cependant solitaire, d’une solitude volontaire. Alors que ses collègues se retrouvent en bande, Beauvoir ne veut s’agglomérer à aucun groupe, à aucune compagnie – y compris celle de ses proches. Surtout, elle fait de ce passe-temps un “devoir”, une “mission” à la fois de contemplation – il s’agit “d’arracher les choses à leur nuit” – et d’introspection (“un tête-à-tête avec une nature déserte et ma capricieuse liberté”). Au terme de cette année, elle dira, en forme de bilan : “Il me semblait que je pouvais compter sur moi.”
Alors que les mots de Beauvoir résonnaient avec ceux de mes deux adolescentes, voilà que je me suis souvenu des pages très intrigantes que le psychiatre Boris Cyrulnik consacre à la condition des jeunes filles d’aujourd’hui dans son dernier essai, Au saccage des bonheurs (Odile Jacob). Plus respectées et épanouies, elles réussissent mieux à l’école et à l’université que les garçons, les métiers autrefois réservés aux hommes s’ouvrent à elles, leur maîtrise de la technologie, qui dévalorise la force musculaire, et leur art de la parole, leur donnent de plus en plus accès au pouvoir, remarque ce fin observateur.
Face à l'angoisse, “compter sur soi”
Mais voilà qu’elles sont pourtant en proie à une anxiété nouvelle et grandissante – elles pensent d’ailleurs dorénavant davantage au suicide que les garçons. Que se passe-t-il ? “Dans un contexte familial et social où tout est à repenser, soutient Cyrulnik, l’aptitude féminine à l’anticipation leur fait prendre conscience des dangers à venir, alors que les garçons moins matures, plus décontractés préfèrent se réfugier dans le ‘On verra bien !’”
Entre Beauvoir, Cyrulnik et mes adolescentes, si on fait fi des limites inhérentes à de telles généralités, un diagnostic partagé semble se dégager sur l’état mental des jeunes filles : plus douées que les garçons pour l’introspection, et plus volontaires aussi pour user très tôt et tout au long de leur vie de cette compétence fondamentale, les filles sont aujourd’hui davantage exposées à l’angoisse qu’elle ne peut manquer de générer en situation de crise. Mais, n’empêche, elles me semblent aussi mieux armées, à l’image de Valentine et de Maïa, pour pouvoir, grâce à cette “mission” d’introspection, comme dit Beauvoir, “compter sur soi”. »
➤ Ce texte est issu de notre newsletter quotidienne, la « Lettre de la rédaction », qui paraît du lundi au jeudi, à 18h. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous : elle est gratuite !