Religio duplex
© Emmanuel Polanco pour PM
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Cet article est issu du numéro 67 de Philosophie magazine « 67 - mars 2013 », en kiosque le 21 janvier 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’égyptologue allemand Jan Assmann a exhumé une très ancienne notion, celle de « religion double », précieuse selon lui pour régler le conflit toujours actuel entre raison et révélation.
Il s’agit d’une renaissance, celle d’une très vieille idée qui pourrait retrouver une nouvelle vigueur : la notion de religion double, double affiliation, l’une publique et sociale, l’autre privée et secrète, l’une partagée par tous, l’autre réservée à une élite, l’une « exotérique », l’autre ésotérique. L’ouvrage de l’égyptologue allemand Jan Assmann, connu pour ses travaux sur les formes protomonothéistes dans l’Égypte ancienne polythéiste, permet de retracer les avatars de cette pensée duelle jusqu’à nos jours. Le phénomène de double affiliation serait né là, au sein d’une religion égyptienne réinterprétée d’abord par les Grecs, puis par les Lumières en Europe occidentale, principalement avec la franc-maçonnerie. Le concept de religio duplex, lui, est une création d’Assmann, du moins par l’ampleur transhistorique qu’il lui donne, même s’il en emprunte l’expression à Theodor Ludwig Lau, philosophe allemand du début du XVIIIe siècle, qui y discerne le caractère double de la religion (chrétienne, en l’occurrence). Elle contient toujours une « religion raisonnable » (celle de la croyance en l’existence de Dieu partagée par tous) et une « religion révélée » (culturelle et cultuelle, celle qu’enseigne la Bible, réservée aux élus). Où l’on retrouve l’opposition médiévale entre raison et foi, ou entre « religion naturelle » et « religion positive », ou encore, comme le ressent fortement Pascal, entre le Dieu des philosophes et des savants et le Dieu des Pères. Cette opposition ne saurait se résoudre par une duplicité, ni par le choix exclusif de l’une contre l’autre, mais bien par un dualisme, par une conciliation, qui exige des croyants, comme le dit douloureusement Friedrich Jacobi à son frère franc-maçon Lessing, un « saut périlleux » pour pouvoir penser « l’un et l’autre Dieu ». « Aussi bien l’un que l’autre », c’est la formule de la religio duplex.