Repérages/Mai 2018

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Cet article est issu du numéro 119 de Philosophie magazine « Le culte de la perfection. Jusqu’où s’améliorer ? », en kiosque le 26 avril 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

L’image/On achève bien les vélos

Quitte à choquer, on pourrait presque y trouver une forme de beauté : cette décharge de bicyclettes, étrange faune avec ses éclats de matières rouge, jaune et bleu, évoque un tableau de Jackson Pollock. Cette photographie a été prise à Xiamen, ville du sud-est de la Chine. S’y amoncellent donc des milliers de vélos en libre service – ceux-là même qui se louent via des applications sur smartphone et que l’on voit également proliférer dans les métropoles européennes. En Chine, l’offre de ces engins est très largement excédentaire par rapport à la demande, si bien que nombre d'entre eux finissent dans des dépotoirs géants. Paradoxe : le vélo, présenté comme une alternative au « tout-voiture », est en passe de poser un problème écologique d’un nouveau type… Allons au-delà. En 1970, Jean Baudrillard écrivait ces lignes dans La Société de consommation : « Nous vivons le temps des objets […]. C’est nous qui les regardons aujourd’hui naître, s’accomplir et mourir alors que, dans toutes les civilisations antérieures, c’étaient les objets, instruments ou monuments pérennes, qui survivaient aux générations d’hommes. » Le philosophe et sociologue avait anticipé ce qui se passe à Xiamen et ailleurs, à savoir la naissance de cimetières d’objets. Ceux-ci sont jetables et jetés à peine mis en circulation ; les voici qui gisent sans usage – le capitalisme comme gigantesque accumulation de déchets. Et c’est bien connu, les cimetières se peuplent de fantômes : à présent, les objets gaspillés sont ces présences ambiguës, qui rappellent à la fois notre puissance – c’est nous qui les produisons en masse – mais qui échappent aussi à notre contrôle. 

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