L’œil de la sorcière
Reprendre ses esprits
Illustration : © Oriane Safré-Proust/Valérie Oualid pour PM
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Cet article est issu du numéro 165 de Philosophie magazine « La question woke », en kiosque le 01 décembre 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Les contenus ciblés des réseaux sociaux ne cessent de s’engouffrer dans nos failles les plus intimes… jusqu’à provoquer la mort. Pour contrer leurs effets délétères, il est nécessaire de se réapproprier nos imaginaires dans toute leur plasticité.
Cet automne, les tribunaux anglais ont reconnu Meta et Pinterest responsables de la mort de Molly Russell, âgée de 14 ans. Durant des mois, l’adolescente a visionné des contenus relatifs à la dépression et à l’automutilation avant de mettre fin à ses jours en 2017. Le procès a reconnu l’impact néfaste des images sur la jeune fille et, au-delà, celui d’algorithmes ayant pour principe de vous inonder de suggestions ciblées, adaptées à vos goûts, vos opinions, vos fantasmes, vos craintes – toutes ces choses inavouables pudiquement baptisées « préférences ».
Ce ciblage est responsable du phénomène dit de bulle filtrante, ou bulle cognitive, qui veut que tout ce que captent les réseaux sociaux vous revienne exacerbé et démultiplié, au point de modifier votre perception. Au point de vous faire croire que la réalité est à l’image de vos pensées, de vos peurs, de vos failles. Les effets de la bulle sont progressifs, insidieux, comme un champ de vision rétrécissant faute de contradiction. Comme vous ne likez pas les publications exprimant d’autres opinions que la vôtre, celles-ci ont tendance à disparaître de votre fil. Votre fil de quoi, déjà ? D’actualité, et c’est là le problème : les réseaux sociaux sont devenus notre première source d’information. Pour Katharine Viner, rédactrice en chef du quotidien The Guardian, le vote britannique en faveur du Brexit, contraire aux intérêts de la majorité de la population, a été rendu possible par un phénomène de bulle cognitive. Même chose pour le complotisme. L’étrange métamorphose des théories « antivax » en discours pro-Poutine ne peut se comprendre qu’à condition d’imaginer une conscience fascinée par un écran bleuté où défilent des centaines de liens, de vidéos, d’articles, répétant tous la même chose : « On te ment. On te ment » – la crainte du complotiste. « Tu es grosse » – la blessure de l’anorexique. « La vie ne vaut pas le coup » – la faille s’ouvrant dans un moment de déprime. Le problème des contenus ciblés, c’est qu’ils ne cessent d’appuyer là où ça fait mal, maintenant la blessure ouverte. Et ce qui n’aurait pu être qu’un coup de cafard, un malaise passager ou un coup de gueule, se transforme en obsession. Ce n’est pas seul face à nous-mêmes que nous met l’algorithme mais seuls face à nos douleurs, nos phobies, nos angoisses, seuls face à notre ombre.