Ukraine

Rire sous les bombes, un viatique à l’angoisse ?

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Carte de l’Europe avec la partition suivante : Russie, pas la Russie

Carte de l’Europe avec la partition suivante : Russie, pas la Russie. © Capture d’écran du compte Twitter de @CLSpuukiiy

La guerre en Ukraine a déclenché, malgré les bombardements, les morts et l’exil, un élan d’humour, de considérations ironiques et de blagues tournant en dérision, tant bien que mal, la situation dramatique du pays. Des Ukrainiens, simples citoyens ou officiels, multiplient les contenus humoristiques. Cette tendance au comique n’est pas nouvelle : de l’ère tsariste à la période post-soviétique, le sarcasme a permis de ridiculiser le pouvoir et a entretenu l’esprit critique de la société.

Rire peut-il aider à surmonter, ou au moins à calmer un peu l’angoisse de la guerre ? C’est l’avis de Sigmund Freud, qui considère qu’il peut même nous aider à surmonter les traumatismes.

 

L’humour : une arme face à l’horreur d’une guerre

Depuis le début de l’invasion russe, de nombreux Ukrainiens tentent de contourner la peur en ayant recours à l’humour sous toutes ses formes. Sur les réseaux sociaux, le comique – et l’humour noir – côtoie plus que jamais le tragique : les Ukrainiens cherchent à atténuer la gravité de la situation en provoquant le rire par des moqueries, des jeux de mots et autres commentaires cocasses sur leur quotidien. Des torrents d’images, de citations ou de vidéos humoristique inondent Internet. Elles moquent la passivité européenne, singent la violence démesurée de Vladimir Poutine, ou soulignent l’héroïsme du président ukrainien Zelensky. L’ancien humoriste, aujourd’hui président de son pays, ne se prive pas non plus d’ironiser. Face à l’offre américaine de l’évacuer de Kiev, l’on se souvient de la réponse sarcastique de Zelensky : « Il me faut des balles, pas un taxi » (« I need ammunition, not a ride »).

 

Sous l’URSS, la culture de l’“anekdot”

« Quelle est la différence entre une bonne anekdot et une mauvaise ? » – « Cinq ans de camp ! » L’essor du régime soviétique a engendré une arme redoutée par les dictateurs : l’humour. Plus encore que durant l’empire tsariste, la censure du régime soviétique a stimulé les traits d’esprit à caractère politique. Sous l’empire russe, les blagues en vogue ciblaient principalement le Tsar, l’église, l’antisémitisme et l’alcoolisme, tandis qu’à l’ère soviétique, celles-ci dénonçaient le mensonge de la propagande d’État, le retard et les difficultés économiques du régime. Ces satires politiques, appelées anekdoti (анекдот, pluriel анекдоты), avaient pour but de ridiculiser les dérives du régime répressif. C’est pourquoi elles subissaient le coup de la censure… et étaient passibles de graves sanctions : « On pouvait faire cinq années de camp pour une petite plaisanterie », raconte l’historien russe Roy Medvedev. Depuis 1991, les anekdoti de l’ère soviétique mutent et s’adaptent, ciblant dorénavant l’oligarchie poutinienne. Malgré la répression, et peut-être grâce à elle, l’humour noir, commun à l’ensemble de l’ancien bloc de l’Est, a survécu et continue de s’actualiser.

 

S’armer du rire

Mais pourquoi l’humour fait-il son apparition dans les contextes les plus sombres ? Cet état d’esprit est « la plus haute des réalisations de défense », selon Sigmund Freud. Le psychanalyste autrichien, dans son article « L’humour » (in : L’Inquiétante Étrangeté et autres essais, Gallimard, 1988 pour la trad. fr.), affirme que le recours à la farce et au comique n’est pas seulement libérateur mais permet de défier le réel. L’humour « ne se résigne pas », il va à l’encontre de « l’appréciation de la réalité » : le condamné à mort qui se rend à la potence dit « Eh bien, la semaine commence bien », écrit Freud. Cette formule est une forme de « consolation » face à la certitude de la mort. « Le caractère grandiose [de l’humour] est manifestement lié au triomphe du narcissisme, à l’invulnérabilité victorieusement affirmée du Moi… Il maintient fermement que les traumatismes issus du monde extérieur ne peuvent l’atteindre. » L’humour permet de prendre une hauteur de vue seule à même de réduire des tragédies, aussi grandes soient-elles, à d’insignifiantes manifestations d’un theatrum mundi foncièrement dérisoire, car foncièrement absurde. Le trait d’esprit joue un rôle précis, et salutaire : celui de nous permettre d’affronter la brutalité des circonstances réelles. La coexistence de ces opposés – l’humour et la violence – constitue bien l’ultime ressource déployée par l’humain pour échapper à la souffrance. Sans oublier, dans le contexte actuel, le légendaire sens de l’humour des Ukrainiens, incarné d’ailleurs il y a quelques mois encore par leur président-comédien.