Cinéma

“Sans filtre”. Les damnés de la mer

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“Sans filtre”. Les damnés de la mer

Sans filtre. ©Fredrik-Wenzel/Plattform-Produktion

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Cet article est issu du numéro 163 de Philosophie magazine « La sobriété. Pourquoi est-il si difficile de se modérer ? », en kiosque le 21 septembre 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Avec ce film récompensé par la Palme d’Or au dernier Festival de Cannes, le réalisateur suédois Ruben Östlund livre un conte philosophique qui subvertit de manière jubilatoire les rapports de domination. 

 

La croisière ne s’amuse pas vraiment avec Ruben Östlund ! Le réalisateur suédois, double lauréat de la Palme d’or au Festival de Cannes, imagine en effet une excitante expérience de pensée qui met à l’épreuve nos convictions éthiques. Que deviennent-elles en cas d’urgence ? Ici, l’épreuve prend la forme d’un voyage à bord d’un luxueux bateau voguant sur les eaux grecques. Un couple de mannequins, Yaya et Carl (photo), y côtoient une flopée de « monstres » richissimes. Carl nourrit pourtant des idées fortes sur la nécessité d’échapper aux rôles assignés par la structure sociale et sur l’égalité. Il n’est pas la beauté décérébrée qu’on attend du cliché. S’il a été invité dans ce microcosme d’ultra-fortunés, dont il est un observateur-participant, c’est grâce au privilège dont jouit sa compagne influenceuse. Sur ce yacht obscène, toutes les outrances sont permises, tandis qu’un autre monde s’active en soute à rendre le service irréprochable… et invisible. Puis survient la tempête, une tempête shakespearienne et magique qui fait basculer la chronique acerbe vers la fable philosophique. Un dîner de gala devient une valse ignoble. Les VIP rendent leurs tripes après s’être gavés. Le capitaine, idéaliste américain, marxiste et alcoolique, trouve durant cette soirée de déboires un camarade de boisson chez un magnat russe, qui avoue avoir fait fortune en vendant de la « merde ». Ils s’engagent dans un dialogue  hilarant, à citations tirées sur les illusions du socialisme et les méfaits du capitalisme. Marx et Lénine contre Reagan et Thatcher. Ruben Östlund joue avec les références ; des livres traînent souvent au second plan. L’oligarque lit ainsi les Utopies réalistes de Rutger Bregman – où l’auteur néerlandais envisage d’en finir avec la pauvreté ! – quand le capitaine déclame le Manifeste du parti communiste dans les haut-parleurs de son navire à la dérive. « Les idées dominantes d’une époque, note Marx, n’ont jamais été que les idées de la classe dominante » : l’idéologie masque la réalité de la domination et entretient une illusion confortable. Que se passe-t-il quand cette « fausse conscience » ne tient plus ? À la manière des auteurs du XVIIIe siècle, le cinéaste y répond en imaginant une « île des esclaves » expérimentale, où les rapports de domination sont effectivement inversés, puisque l’argent ne vaut plus rien. Les injustices doivent-elles se reproduire inévitablement ? À qui faire confiance dans cet hypothétique état de nature ? Jamais complètement cynique, toujours en proie au doute, faisant preuve d’empathie même avec les méchants, Ruben Östlund élabore, de film en film, un remarquable éloge de la complexité… convaincu, pour plagier Marx, que les cinéastes « n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières » et que « ce qui importe, c’est de le transformer » ?

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