Entretien
Sophie Landrin : “L’Inde de Modi a quitté le champ de la démocratie laïque”
Entouré de prêtres, le Premier ministre nationaliste hindou Narendra Modi a inauguré le nouveau parlement indien le 28 mai dernier, lors d’une cérémonie empreinte de symbolisme religieux mais boycottée par les partis d'opposition. Photo diffusée par le Bureau d’information de la presse (PIB) indien. © PIB/AFP
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Au pouvoir depuis 2014, Narendra Modi a profondément modifié l’État indien. Effondrement démocratique, explosion des inégalités, multiplication des privilèges accordés aux hindous : l’Inde multi-confessionnelle de Gandhi semble bien loin.
À la veille des prochaines élections, la journaliste Sophie Landrin, co-autrice du livre Dans la tête de Narendra Modi (avec Guillaume Delacroix, Actes Sud, 2024), revient sur le parcours d’un serveur de thé devenu Premier ministre ultranationaliste et gourou autoritaire. Entretien.
Quel est le contexte des prochaines élections générales en Inde qui se tiendront au printemps 2024 ?
Sophie Landrin : La campagne a déjà commencé dans la mesure où Modi est en campagne permanente. L’opposition au Parti du Peuple [Bharatiya Janata Party, abrégé en BJP] au pouvoir depuis 2014 n’est pas encore en ordre de bataille. Sous le label « India », une trentaine de partis d’opposition se sont réunis il y a quelques semaines, bien qu’ils en soient encore à négocier la répartition des sièges. En ce qui concerne Rahul Gandhi, le leader du Congrès national indien [historiquement l’un des principaux partis politiques d’Inde], on ne sait pas encore quelle place exactement il aura dans la campagne, ni même s’il serait candidat au poste de Premier ministre. Sa précampagne prend la forme d’une traversée du pays d’est en ouest. Mais la campagne paraît d’emblée biaisée par un facteur : Modi manie magistralement la communication. Il possède une réelle capacité à parler au peuple, à comprendre son public, à s’adresser aux uns et aux autres. Et l’Inde de Modi, c’est un pays qui est écrasé par le culte de la personnalité. Il y a des posters et des affiches de Modi partout. Vous ouvrez le journal, il n’y a que des publicités autour de Modi. Vous ouvrez votre réseau social, il n’y a que lui. Son effigie se retrouve sur les sacs de distribution alimentaire, sur les passeports de vaccination contre le coronavirus… Ce culte de la personnalité illustre un usage du pouvoir très centralisé, très personnalisé. Ce n’est évidemment pas que du narcissisme, c’est une tactique politique. Il a complètement réformé le mode de distribution des aides sociales pour éviter les intermédiaires et la corruption. Pour donner l’impression aux familles que c’est lui directement, et non l’État, qui donne de la nourriture, des bonbonnes de gaz, etc.