Analyse
“Tenet”, la métaphysique gonflée aux hormones
Photogramme extrait du film Tenet. © Melinda Sue Gordon © 2020 Warner Bros. Entertainment Inc. Tous droits réservés.
Le film le plus attendu de la rentrée, Tenet de Christopher Nolan, est un film d’action spectaculaire. Mais pas seulement. Il déploie des paradoxes étonnants sur le temps. Nous avons demandé à Francis Wolff d’aller le voir. Ce philosophe, grand spécialiste de métaphysique et enseignant hors pair, se demande si l’hypothèse d’un temps réversible, qui est exploitée dans Tenet, est tenable. Et il montre que les explications données dans le film ne suffisent pas – car la nature du temps est justement d’être irréversible.
- Paradoxe n°1. Si l’univers est entièrement déterministe, c’est-à-dire si les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets et que rien n’arrive au hasard, alors il est théoriquement possible de prédire l’avenir de manière certaine. Et inversement, on a la possibilité de percevoir tout le passé. On peut donc inverser le temps. Or dans la réalité de nos existences, nous nous remémorons le passé et nous imaginons l’avenir, ce qui n’est pas du tout la même chose. Peut-on donc, comme le propose Tenet, remonter le temps ?
- Paradoxe n° 2. Si l’avenir est déjà écrit, à quoi bon essayer de changer les choses ? Comment ne pas être fataliste ? Inutile d’appeler le médecin quand je suis malade, si ma mort est inscrite dans mon destin. C’est ce que les stoïciens appelaient « l’argument paresseux » : à quoi bon agir, si tout est joué d’avance ? Le problème est qu’on ne sait pas si son destin est de mourir sans avoir consulté de médecin ou après l’avoir fait… Tenet tente ainsi de montrer que le futur n’est pas fatal, ni déterminé. Bref, heureusement pour le spectateur, il y a de l’action !
- Paradoxe n° 3. Imaginez que vous revenez dans le passé et que vous tuez votre grand-père. Mais est-ce possible ? Car si vous tuez le père d’un de vos parents, vous ne pouvez pas naître. À moins qu’il existe une diversité d’univers qui coexistent dans des régions de l’espace-temps. C’est ce que pensait le philosophe Leibniz, pour qui Dieu a dans l’esprit tous les univers possibles avant de choisir, pour le faire exister, le meilleur d’entre eux. Dans Tenet, qui traite le futur comme un passé, on rencontre ce paradoxe : il y a dans le futur un John David Washington identique au John David Washington présent, et pourtant différent de lui.
La grande idée du film : l’inversion du temps. Comme quand on inverse une pellicule de caméra et que le café remonte dans sa cafetière, Tenet propose des moments de cinéma spectaculaires, avec une partie de l’univers qui marche dans le bon sens et une autre qui avance en sens inverse. Et les deux sens coexistent parfois sur l’écran. Le problème, c’est que la définition du temps est d’être irréversible et que les explications proposées dans le film ajoutent un peu à la confusion. Alors, comment ça marche ?