Intervention

Thérèse Delpech. « La modernisation sans démocratie est une farce »

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Cet article est issu du numéro 45 de Philosophie magazine « 45 - hiver 2010 », en kiosque le 24 novembre 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

À l’occasion du recensement décennal de la Chine, Thérèse Delpech, philosophe spécialiste de relations internationales et directrice des affaires stratégiques au Commissariat à l’énergie atomique, analyse la volonté de puissance du régime de Pékin, lié à un désir effréné de vengeance.

La Chine a entamé le recensement décennal de sa population, estimée aujourd’hui à 1,3 milliard d’habitants. Y a-t-il là un enjeu politique ?

L’enjeu intérieur porte sur les 250 millions de migrants ni ruraux ni urbains, sans aucun statut légal, et sur les infractions, très nombreuses dans les campagnes, à la politique de l’enfant unique. L’enjeu extérieur est de montrer au monde l’augmentation de la classe moyenne. Le décollage économique est fondé sur la surexploitation d’un prolétariat sans droits, victime du régime et de la mondialisation. Les migrants issus des campagnes, qui connaissent le prix à l’étranger des objets qu’ils fabriquent pour un salaire de misère, sont conscients de la double source de cette exploitation, interne et externe. Il y a dans cette population mobile et méprisée un ferment de violence que les autorités veulent contrôler. Ce recensement me fait penser aux Âmes mortes de Gogol. Dans la Russie tsariste, les « âmes » étaient les serfs attachés à une propriété, dont le nombre déterminait sa valeur. Leur recension générait un trafic comptable. Les migrants chinois sont les âmes mortes de notre temps.

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