Le classique subjectif

Un extrait de Blaise Pascal commenté par Elsa Godart

Temps de lecture : 2 min

Illustration : © Jules Julien pour PM

Illustration : © Jules Julien pour PM

Cet article est issu du numéro 152 de Philosophie magazine « Sommes-nous si fragiles ? », en kiosque le 26 août 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

L’extrait de Blaise Pascal

« Qu’est-ce que le moi ? 

Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non, car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non, car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. 

Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. »

Pensées (édition de L. Brunschvicg), section V, 323

 

Le commentaire d’Elsa Godart

« Il y a un côté joueur chez Pascal ! J’aime ce côté presque taquin ! Voyez la querelle janséniste et la façon dont il écrit les Provinciales sous la forme d’un canular. Idem pour les mathématiques ou le pari de la croyance en Dieu. Parier, c’est jouer. Dans ce passage, il y a une référence aux Méditations métaphysiques où Descartes s’interroge sur la perception que l’on peut avoir de silhouettes en manteaux et chapeaux que l’on voit passer depuis la fenêtre. Alors que Descartes se place du point de vue de l’observateur, Pascal déplace l’exemple pour entrer en intersubjectivité : il est dans la rue parmi les autres hommes. Malgré ce qu’on peut appeler sa supériorité intellectuelle, il a le sentiment d’être un homme parmi les hommes. Il ne se prend pas pour un Homo deus, il ne vise pas un idéal, il parle de ce que l’on est. Sa vision de l’amour sonne par ailleurs si juste ! Lorsque d’autres vanteraient les mérites de la beauté intérieure, Pascal se contente de constater que la beauté physique et nos qualités morales, toutes périssables, comptent. L’amour n’est pas une voie d’accès au moi réel de l’autre. Il y a toujours un écran. »