Un classique éclaire le présent

Y a-t-il une éthique de l’anecdote ?

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Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755), membre de la noblesse française, célèbre pour ses “Mémoires”, qui racontent par le menu la vie à la Cour au temps du roi Louis XIV et de la Régence. Gravure par un artiste inconnu

Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755), membre de la noblesse française, célèbre pour ses “Mémoires”, qui racontent par le menu la vie à la Cour au temps du roi Louis XIV et de la Régence. Gravure par un artiste inconnu. © adoc-photos

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Quel est le sens du jeu popularisé par les youtubeurs McFly & Carlito ? Mélanger des anecdotes vécues avec des anecdotes inventées. Les participants et les spectateurs doivent ensuite déterminer le vrai du faux, avec des gages à la clef. Même Macron s’y est livré. La difficulté qu’ont les membres du jeu à discerner les faits réels des histoires imaginaires dévoile une facette fondamentale de l’anecdote : elle flirte en permanence avec le mensonge. Éclairage avec le célèbre mémoraliste du XVIIIe siècle : le duc de Saint-Simon.

 

Saint-Simon met en garde contre cette tentation du mensonge. Toute anecdote, explique-t-il, comporte le risque de « vouloir expliquer ce qu’on n’a pu découvrir, de prêter des vues, des motifs, des caractères, et de grossir ou diminuer. » Or, pour le moraliste, l’anecdote doit être honnête. Il y a une éthique de l’anecdote à respecter. Un maître d’anecdote professionnel n’est pas un commère, vulgaire et médisant, mais un « homme droit, vrai, franc, plein d’honneur et de probité ». En tant « qu’historien du particulier » (des mœurs de la Cour), il se doit de ne relater que des faits avérés.

Mais il est si jouissif d’exagérer. Les petits arrangements avec la réalité ne constituent-ils pas, au fond, le principe même d’une bonne anecdote ? Une histoire qui commence par « Vous ne savez pas ce qu’il m’est arrivé ? » ne va-t-elle pas précisément proposer des hypothèses saugrenues et infondées, accentuer certains détails afin de produire une anecdote croustillante à souhait ?

“Ça sent le vécu !”

Le croustillant de l’anecdote réside donc ailleurs que dans sa vérité. Ce qui compte, c’est l’art et la manière de raconter, le show que l’on livre pour donner aux spectateurs l’impression de vivre la scène comme s’ils y étaient. Une bonne anecdote, aussi rocambolesque soit-elle, doit sentir le vécu. Saint-Simon lui-même, qui a consacré des milliers de pages à peindre les plus menus détails de la vie de la Cour, insiste sur l’importance de l’effet de réel. Le but ultime de toute anecdote est selon lui de « mettre son lecteur au milieu des acteurs de tout ce qu’il raconte ». Lire ses Mémoires (publiées à titre posthume longtemps après sa mort, en 1829), c’est faire soi-même partie de la Cour, de même qu’écouter Macron… c’est entrer dans les coulisses de l’Élysée.

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