Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Alors que la crise financière mondiale conduit les anciens défenseurs du « laisser-faire » économique à plébisciter des nationalisations que le programme commun mitterrandien de 1981 n’aurait pas reniées, la gauche française reste atone. Au moment où les émeutes de la faim ébranlent les fondements du FMI, l’altermondialisme se déchire en d’innombrables querelles intestines, sur la question européenne ou l’interminable conflit entre Israël et la Palestine. Ainsi, « le pouvoir de la droite n’est, pour une part essentielle, que la conséquence de l’impuissance de la gauche », assure Jérôme Vidal dans La Fabrique de l’impuissance 1. La Gauche, les intellectuels et le libéralisme sécuritaire.
Le bilan, en effet, n’est pas brillant. D’un côté, le Parti socialiste pratique un libéralisme social non assumé ; de l’autre, la gauche radicale s’enferme dans « une dénonciation incantatoire du néolibéralisme », comme le constate l’auteur. C’est pour dépasser cette alternative stérile que Jérôme Vidal, qui dirige les éditions Amsterdam, invite sa famille politique à quitter la nostalgie étatiste et progressiste qu’elle traîne depuis les Trente Glorieuses. En un mot, rien ne sert de pleurer sur la fin de la classe ouvrière, mieux vaut adapter les luttes politiques à la situation des nouveaux précaires. Et puiser dans la boîte à outils de la french theory, représentée par des auteurs comme Derrida, Foucault, Deleuze ou Bourdieu, afin d’inventer une philosophie « démocritique », c’est-à-dire une pensée politique à la fois critique et démocratique. Ironique vis-à-vis de ceux qui rallièrent la candidature de Ségolène Royal par peur du populisme autoritaire, en rognant ainsi leur idéal radical pour un principe de réalité électorale, impitoyable pour les apologues de la « valeur travail », acerbe envers la rhétorique de « l’intégration » qu’il considère comme « l’un des noms cachés du racisme contemporain », l’auteur repense le « nous » de la gauche à partir des combats menés par les minorités opprimées.
Autant dire que Jérôme Vidal incarne la gauche que fustige Jean-Claude Michéa dans La Double Pensée. Une gauche qui prône l’abolition des frontières pour les sans-papiers mais propose de les rétablir pour les flux financiers. Une gauche un peu gauche qui ne perçoit pas que le libéralisme économique est solidaire du libéralisme culturel, car « le Festival de Cannes n’est pas la négation majestueuse du Forum de Davos. Il en est, au contraire, la vérité philosophique accomplie ». Ainsi Jean-Claude Michéa préfère-t-il le « pôle radical », incarné par l’École de Francfort et l’Internationale situationniste, au « pôle libéral-libertaire » d’une french theory dont « les conceptions élégantes et byzantines » offrent, selon lui, l’avantage d’être parfaitement « soluble dans le nouvel esprit du capitalisme ». La guerre des gauches aura bien lieu.
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