“Progrès et Régression” : vers l'avenir… à reculons avec la philosophe Rahel Jaeggi

Une recension de Frédéric Manzini, publié le

Jamais l’inquiétude quant à l’avenir n’a été aussi vive, et pour cause : le climat se dérègle, les démocraties vacillent, les promesses de prospérité s’éloignent. Une large part de la critique contemporaine – qu’elle soit écologiste, postcoloniale ou déconstructiviste – entend instruire le procès de la modernité et de ses conquêtes scientifiques et technologiques, désormais perçues comme autant d’instruments au service d’une domination occidentale multiforme. Dans ces conditions, qui oserait encore brandir l’étendard du « progrès », cette relique des Lumières jugée naïve, suspecte, voire dangereusement idéologique ?

La figure du renouveau de l’École de Francfort

C’est pourtant ce défi que relève Rahel Jaeggi, professeure à l’université Humboldt de Berlin et figure du renouveau de l’École de Francfort, à la suite de Horkheimer et d’Adorno. Loin de balayer les critiques adressées à la Modernité qu’elle juge « salvatrices », elle cherche à les intégrer afin de dépasser l’alternative stérile entre triomphalisme aveugle et catastrophisme nihiliste, rompant avec l’idée d’une « accumulation linéaire et ininterrompue » orientée vers un but prédéfini. Pour ce faire, la méthode de Jaeggi consiste à prendre le problème à rebours : repenser le progrès à partir de son contraire, à savoir la régression. Régresser, analyse-t-elle, ne signifie pas simplement revenir en arrière mais se bloquer dans l’apprentissage, échouer à trouver une issue aux crises qui traversent une société. La « barbarie fasciste de la modernité » – selon l’expression d’Adorno – constitue à cet égard un exemple type d’un phénomène à la fois nouveau et régressif, qui manifeste l’incapacité à surmonter les difficultés sociales autrement que par le repli identitaire et la répression autoritaire.

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