3/ De Slavoj Žižek à Nadejda Tolokonnikova
4 avril 2013. Chère Nadejda,
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Cet article est issu du numéro 74 de Philosophie magazine « 74 - novembre 2013 », en kiosque le 24 octobre 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
J’ai été agréablement surpris de recevoir votre lettre : le long délai de votre réponse m’avait fait craindre que les autorités n’interdisent nos échanges. Je suis très honoré, flatté même, de vous être apparu en rêve.
Serons-nous, nous qui sommes restés fidèles à cette vision d’émancipation politique radicale qu’est le communisme, écartés comme de dangereux utopistes voués à la catastrophe ou, pour citer votre belle conclusion, faut-il espérer un miracle pour ceux qui croient encore au triomphe de la vérité sur le mensonge ? Il n’y a pas de honte à évoquer ici, comme vous le faites, l’apologie christique des « simples d’esprit ». Cette perspective est-elle utopique ? Je suis de plus en plus convaincu que les véritables utopistes, ce sont les experts pragmatico-rationnels : l’utopie actuelle consiste à imaginer que le monde tel qu’il est continuera indéfiniment, que le temps des décisions apocalyptiques est encore loin. Or, si rien ne change, la société dans laquelle nous vivons me paraît tout à coup bien plus sombre. Vous avez raison de contester la thèse selon laquelle les soi-disant experts, proches des milieux dirigeants, auraient une quelconque compétence décisionnelle. […] Les experts sont, par définition, au service des puissants. Ils ne réfléchissent pas, ils se contentent d’appliquer leur expertise aux problèmes identifiés par la classe dirigeante : comment restaurer la stabilité, comment mater la contestation, etc. Ainsi, chère Nadia, quand vous vous demandez comment dépasser l’opposition entre les experts et les simples d’esprit, je serais tenté de répondre qu’elle a déjà été dépassée par le capitalisme contemporain. Les capitalistes, en particulier les apprentis sorciers de la finance, sont-ils vraiment aussi experts qu’ils le prétendent ? Ne sont-ils pas plutôt des gamins irréfléchis qui jouent avec notre argent et notre avenir ?