Hommage

Slavoj Žižek : “Rumsfeld s’est lancé, en amateur, dans une petite philosophie des relations entre le connu et l’inconnu”

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24 août 2020. Naufrage du vraquier japonais MV Wakashio contenant deux cents tonnes de gazole et 3800 tonnes de fioul à l’origine de la marée noire à l’île Maurice en 2020

24 août 2020. Sabordage au large de l’île Maurice du vraquier japonais MV Wakashio, échoué un mois auparavant sur les rivages de l’île avec sa cargaison de deux cents tonnes de gazole et 3800 tonnes de fioul et à l’origine de la marée noire locale en 2020. © AFP

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L’inconnu est le principal problème auquel les sociétés contemporaines sont confrontées : tel est la leçon, selon Slavoj Žižek, de l’ancien secrétaire d’État américain à la Défense Donald Rumsfeld, récemment décédé, plus connu comme initiateur de l’invasion de l’Irak que pour ses dons de « philosophe amateur ».

 

« Le 30 juin, Donald Rumsfeld, secrétaire d’État américain à la Défense pendant le premier mandat de la présidence de George Bush et l’un des principaux artisans de l’invasion américaine de l’Irak, est décédé à l’âge de 88 ans. De lui, on se souviendra surtout des conséquences catastrophiques de cette invasion. Le but de l’intervention militaire américaine n’était pas seulement d’éliminer la menace des armes de destruction massive irakiennes (aucune n’a été trouvée après l’occupation du pays) mais de transformer l’Irak en un État laïc moderne afin de contenir l’influence de l’Iran. Résultat : l’Iran a accru son influence en Irak, le fondamentalisme musulman a gagné du terrain, la plupart des chrétiens ont quitté le pays, les femmes ont été exclues de la vie publique et l’État islamique a émergé de ce bazar.

Quelles ont été les racines d’une erreur de jugement aussi colossale ? En mars 2003, Rumsfeld se lançait, en amateur, dans une petite philosophie des relations entre le connu et l’inconnu : “Il y a du connu connu. Ce sont les choses que nous savons savoir. Il y a de l’inconnu connu : ces choses que nous savons ne pas savoir. Mais il y a aussi de l’inconnu inconnu, des choses que nous ne savons pas ne pas savoir.” Rumsfeld oubliait d’ajouter le quatrième terme, crucial : le “connu inconnu”, les choses que nous ignorons connaître – l’inconscient freudien, précisément, le “savoir qui ne se connaît pas”, comme disait Lacan. Si Rumsfeld pensait que le principal danger de la confrontation avec l’Irak était l’“inconnu inconnu” – les menaces de Saddam Hussein dont nous n’étions absolument pas au courant –, nous comprenons aujourd’hui que le principal danger était, au contraire, le “connu inconnu” – les croyances et suppositions déniées auxquelles nous n’avons même pas conscience d’adhérer.

Cette distinction entre l’inconnu inconnu et le connu inconnu est aujourd’hui plus que jamais d’actualité. Dans le cas de l’écologie, les croyances et les hypothèses déniées nous empêchent de prendre au sérieux la perspective d’une catastrophe. Nous avons aussi besoin de l’épistémologie de Rumsfeld pour comprendre notre réaction collective face à la pandémie. En avril 2020, au début de la crise du Covid-19, Jürgen Habermas soulignait que “l’incertitude existentielle se propage maintenant à l’échelle mondiale et simultanément, dans l’esprit des individus eux-mêmes, en réseau avec les médias”. Il ajoutait : “Il n’y a jamais eu autant de connaissances sur notre non-savoir et sur l’impératif d’agir et de vivre dans l’incertitude”, insistant avec raison sur le fait que notre non-savoir ne concerne pas seulement la pandémie elle-même – nous disposons au moins d’experts en la matière – mais beaucoup plus largement les conséquences économiques, sociales et psychiques de la crise. Notez la formulation : ce n’est pas simplement que nous ne savons pas ce qui se passe, mais que nous savons que nous ne savons pas, et ce non-savoir est lui-même un fait social, inscrit dans la manière dont nos institutions agissent.

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