5 millions de Français souffrent de solitude

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5 millions de Français souffrent de solitude

(cc) Nishad T R / Flickr

5 millions: c'est le nombre de Français touchés par la solitude. Derrière ce mal qui concerne d'abord les plus âgés se cache une réalité complexe, faite d'isolement et de désolation.

Un Français sur huit est seul en 2014, selon la Fondation de France. La solitude touche désormais 5 millions de personnes, soit un million de plus qu'en 2010 (date de création de ce baromètre intitulé: «Les Solitudes en France»*). Le phénomène s’est surtout aggravé chez les personnes âgées de 75 ans et plus: une sur quatre est désormais seule. Mais il n’épargne pas non plus les jeunes.

 

Comment définir la solitude ? Elle consiste en l’absence de relations sociales au sein des cinq réseaux de sociabilité : familial, professionnel, amical, affinitaire ou territorial (de voisinage).

Le philosophe Pierre-Henri Tavoillot, auteur d’une Philosophie des âges de la vie, distingue (lire son billet : “Solitude, toujours plus?”) : la solitude proprement dite, ou simple fait d’habiter seul. Elle concerne les étudiants, les veufs, les célibataires… L’isolement, conséquence d’un faible nombre de relations d’ordre privé, par semaine. Il n’y a pas de lien systématique entre « être isolé » et « ressentir l’isolement »: 7 personnes en situation d’isolement relationnel sur 10 déclarent ne pas ressentir l’isolement. Enfin, la désolation, ou sentiment de solitude. On quitte alors l’objectivité des chiffres et des situations pour transcrire la subjectivité du vécu: un Français sur dix se sentirait ainsi exclu, abandonné ou inutile.

 

Selon la Fondation de France, la solitude s’est amplifiée dans les grandes villes: 13 % des habitants des grandes métropoles sont seuls (contre 8 % en 2010).

Par ailleurs si, de façon générale, « la perte d’autonomie, la maladie, jouent de manière très négative sur le maintien ou le développement de la vie sociale », on peut supposer, à l’inverse, que la solitude, notamment chez les personnes âgées, hypothèque la santé parce qu'elle suscite la détresse. La rupture des liens et le sentiment d’abandon est en effet le premier naufrage de la vieillesse. 

L’enquête 2014 témoigne également de l’affaiblissement des grands réseaux de sociabilité: 25% des Français ne disposent pas d’un réseau amical actif (21% en 2010); 39% des Français n'ont pas ou peu de contacts dans leur entourage familial (contre 33% en 2010); 36% n’ont pas ou peu de contacts avec leurs voisins (31% en 2010).

Enfin, les réseaux sociaux virtuels ne compensent pas le manque de liens sociaux : 80% des personnes en situation de solitude objective ne les fréquentent pas.

 

De quelle réalité ce phénomène témoigne-t-il? La solitude est à la fois la révolution et le drame de la modernité : sous son versant positif, la solitude est un autre nom de l’autonomie. L’individualisme, favorisé par le délitement des encadrements familiaux et communautaires et le renforcement de la sphère privée, correspondant aussi à la sortie des sociétés traditionnelles, où la solitude n'était pas permise. Nous sommes désormais « désengagés », donc libres. Et seuls. Car cette indépendance chèrement acquise contamine toutes les solidarités familiales et sociales, les relations sentimentales et jusqu'au couple.

Si bien que pour la sociologue Eva Illouz, la notion de couple mérite d’être défendue parce qu’« elle prend le contre-pied de l’idéologie dominante. Le couple monogame est sans doute la dernière organisation sociale à résister aux principes du capitalisme. Un couple prend de facto position contre la culture de maximisation du choix, contre la conception du moi comme lieu permanent de sensations fortes, de jouissance et d’épanouissement personnel. » Le couple donc, mais aussi la famille même dans ses métamorphoses et toutes les nouvelles formes de reconfigurations intergénérationnelles sont autant de remparts à entretenir contre la décomposition contemporaine des solidarités, au délitement du lien social et l’explosion du phénomène de solitude. 
 

* L’enquête 2014 est la quatrième vague de ce baromètre. Elle a été conduite par téléphone auprès de 4 007 Français âgés de 18 ans et plus entre le 8 janvier et le 4 février, selon la méthode des quotas. L’échantillon est représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus en termes de : sexe, âge, CSP, taille de commune et régions UDA.