Justice
Affaire Grégory : “Sans coupable, la société doit vivre sous l’empire d’une impunité flottante”
Denis Salas, magistrat et essayiste. © Didier Goupy / Signatures
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Il y a 40 ans, le corps du petit Grégory Villemin, un enfant de quatre ans, était découvert ligoté et sans vie dans la rivière vosgienne la Vologne. Le magistrat et essayiste Denis Salas, auteur entre autres d’Erreurs judiciaires (Dalloz, 2015) et du Déni du viol (Michalon, 2023), revient sur les conséquences de cette « déchirure » encore ouverte, faute de coupable officiel.
Les différents protagonistes de l’affaire Grégory sont devenus des personnages publics, quasiment connus de tous… Ils hantent la mémoire collective. Comment expliquer l’intérêt actuel, la fascination pour l’affaire, 40 ans après ? Pourquoi certaines affaires débordent-elles à ce point le cadre de la justice pour devenir des sortes de mythes ?
Denis Salas : La passion collective pour cette affaire vient de ses ingrédients narratifs bien connus : la mort d’un enfant, sa photo publiée très vite dans la presse présente sur les lieux, la perte de contrôle de l’enquête par le juge d’instruction, l’existence d’un corbeau… Mais cette affaire a surtout un profond ressort anthropologique : compte tenu de l’émotion suscitée, l’absence de coupable identifié (renforcée par la pression médiatique) ne peut que rendre une société en quelque sorte folle d’inquiétude. Tout crime – le meurtre d’un enfant en premier lieu – rompt un lien social qu’il faut réparer. C’est une déchirure dans l’équilibre du monde qu’il faut suturer. À bien des égards, le procès est une cérémonie de reconstitution du lien social. Encore faut-il un coupable. C’est ce que René Girard appelle une « crise sacrificielle » : faute de coupable désigné (le bouc émissaire des sociétés religieuses), la société cherche à retrouver ses frontières morales ébranlées par la transgression. Elle cherche à se régénérer au contact d’une violence refondatrice. Mais sans coupable, la société doit vivre sous l’empire d’une impunité flottante. C’est pourquoi dans cette affaire, il y a eu de nombreux candidats à la culpabilité : Bernard Laroche, Christine Villemin elle-même, d’autres suspects encore… Or, toute société, écrit Durkheim, doit punir pour retrouver son unité morale perturbée par le crime. La vraie fonction de la peine est selon lui « de maintenir intacte la cohésion sociale en maintenant toute sa vitalité à la conscience commune » (De la division du travail social, 1893) afin de préserver le vivre-ensemble. C’est le trou noir de cette affaire qui fascine notre imaginaire collectif et nous porte tous, y compris la justice, à espérer qu’un jour, enfin, on retrouvera le véritable coupable. Espérance de plus en plus fragile à mesure que le temps passe, malgré les progrès de l’analyse ADN. Mais que peut la rationalité la plus performante devant une telle force irrationnelle ?