Entretien

Alice de Rochechouart : “Le concept de privilège attaque la notion de mérite à laquelle nous sommes drogués”

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Alice de Rochechouart : “Le concept de privilège attaque la notion de mérite à laquelle nous sommes drogués”

“La notion de privilège possède une grande puissance mobilisatrice et contestatrice. Elle s’exerce de manière particulièrement visible dans la sphère politique.” © Paul Roquecave/Hans Lucas via AFP

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Et si la Révolution n’avait pas suffi à abolir les privilèges ? Telle est la thèse d’Alice de Rochechouart, qui dans son dernier essai montre que les privilèges sont encore aujourd’hui constitutifs de nos sociétés modernes. Entretien.


 

Alice de Rochechouart a fait paraître son livre Privilèges. Ce qu’il nous reste à abolir (JC Lattès) la semaine dernière, soit juste avant le mouvement du 10 septembre. « Quel timing ! », sourit-elle lorsque nous la rencontrons dans un café, au métro Barbès, à Paris. Docteur en philosophie, elle s’attèle à retracer l’histoire conceptuelle de ce terme, de la Révolution française à nos jours. Loin d’appartenir au passé, les privilèges se logent partout, et surtout en nous-mêmes. Avec son nom à particule, l’autrice ne fait pas l’impasse sur son propre parcours. D’école privée catholique en prestigieuses écoles de commerce, Alice de Rochechouart a vécu dans des espaces pour le moins favorisés, dont elle s’est distanciée jusqu’à en faire la critique très vigoureuse.

 

Quel lien faites-vous entre la mobilisation d’aujourd’hui, initiée par le mouvement « bloquons tous » et cette question des privilèges qui occupe votre livre ? 

Alice de Rochechouart : J’ai vu passer des tracts sur lesquels on pouvait lire « abolition des privilèges » dans le cadre de cette mobilisation. Ce n’est pas un hasard. La notion de privilège possède une grande puissance mobilisatrice et contestatrice. Elle s’exerce de manière particulièrement visible dans la sphère politique. En l’occurrence, les manifestations et les blocages d’aujourd’hui sont une protestation contre la concentration des richesses et du pouvoir. Elles émanent du sentiment révoltant de vivre dans une oligarchie dirigée par une poignée de personnes qui servent leurs intérêts… C’est aussi l’une des conséquences de notre système représentatif qui transforme les représentants en oracles du peuple. Il n’est pas rare d’entendre des députés prononcer des phrases comme « voici ce que veulent les Français », ce qui est absurde et condescendant. Mais cette indignation contre les privilèges ne date pas de cette mobilisation. L’historien Hervé Le Bras montre également que presque la moitié des cahiers de doléances mis en place en 2019 à la suite de la crise des Gilets jaunes contenaient également ce mot de « privilèges ». Ce terme revient sans cesse, comme un éternel ressac, pour travailler notre imaginaire politique. 

“Dans les nouveaux cahiers de doléances de 2019, le terme de ‘privilèges’ revient sans cesse, comme un éternel ressac” Alice de Rochechouart

 

Un privilège est-il forcément injuste ?

Pour répondre à cette question, il faut revenir à la trajectoire conceptuelle de ce terme – qui est très révélatrice… Pendant l’Ancien Régime, tout le système monarchique est fondé sur les privilèges. Les lois avantageuses sont accordées à des corporations, et bien sûr au clergé, à la noblesse. Le droit n’est pas universel, il est composé de cas particuliers. Les privilèges sont alors un état de fait consubstantiel au système juridique. Dans son Essai sur les privilèges, paru en 1788, l’abbé Sieyès fait évoluer le sens que l’on donne au mot en lui conférant une connotation très péjorative. Son pamphlet, qui est un best-seller à l’époque, change la vision que l’on a des privilèges. Sous sa plume, le terme perd sa neutralité : le fait d’avoir des privilèges devient un état très infamant. Cette connotation morale est restée, particulièrement aujourd’hui. Quand j’utilise le mot « privilège », je ne me contente plus de décrire une structure sociale, je condamne un avantage injuste. 

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