Cinéma
“Anatomie d’une chute” : l’ombre d’un doute
L'ombre d'un doute. © LES FILMS PELLEAS & LES FILMS PIERRE
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Cet article est issu du numéro 172 de Philosophie magazine « Et si on apprenait autrement ? », en kiosque le 17 août 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Qu’est-ce que la vérité quand le fait divers prend l’épaisseur du mythe ? C’est la question que creuse avec brio Justine Triet dans son dernier film, lauréat de la Palme d’or au Festival de Cannes.
Accident, suicide ou meurtre ? Le suspense du film, lauréat de la Palme d’or à Cannes, tient à cette incertitude, ménagée avec brio par Justine Triet. Lorsque Samuel, le compagnon de Sandra (Sandra Hüller, remarquable), est retrouvé mort par Daniel, leur fils malvoyant, après un accident, le doute est permis. Il faudra une instruction pour faire émerger une vérité… car il n’existe pas de version indubitable, seulement des hypothèses et des récits concurrents. Autant film de procès que réflexion sur la manière dont la fiction informe la réalité, cette « anatomie » procède à l’examen des faits et d’un couple qui se délite, d’un homme qui sombre et de la chute métaphysique qui s’empare de nous lorsque notre ancrage dans le monde vacille. Qui dit vrai ? À quelle version se vouer ? Un commentateur du fait divers, interrogé dans une émission de débat, se demande d’ailleurs si l’histoire d’une romancière criminelle n’est pas, de toute façon, plus romanesque et séduisante qu’un simple accident. De fait, le long métrage – deux heures trente qui filent sans temps mort – s’organise autour de motifs qui offrent au fait divers l’épaisseur d’un mythe, comme la mère « maricide » ou l’aveugle voyant, qu’incarne Daniel. Justine Triet dissèque ainsi notre désir de vérité, celui qui nous fait vouloir savoir et organiser le réel dans un grand récit cohérent, et contre lequel Nietzsche nous met pourtant en garde. Le scepticisme du philosophe prend en effet la forme d’un « perspectivisme ». Selon lui, nous ne connaissons rien en soi, tout n’est qu’interprétation. Or cette méconnaissance nourrit la peur. « Notre monde c’est bien plutôt l’incertain, le changeant, le variable, l’équivoque, un monde dangereux peut-être, certainement plus que le simple, l’immuable, le prévisible, le fixe, tout ce que les philosophies antérieures, héritées des besoins du troupeau et des angoisses du troupeau, ont honoré par-dessus tout », écrit-il dans La Volonté de puissance. Alors, comment vivre avec le doute ? Comment se passer des réponses bricolées et des certitudes trompeuses ? C’est ce à quoi nous aident les artistes, écrivains et cinéastes. « Nous avons l’art afin de ne pas mourir de la vérité » !